gruyeresuisse

23/12/2016

Princesse aux pieds nus avec des chaussures rouges : Emilie Chaix


Chaix.pngLes dessins et les sculptures d’Emilie Chaix proposent des narrations génériques donc premières à travers menhirs et totems : ils ne sont pas phalliques mais remettent en cause la question même du genre à travers cinq couleurs clés : « le rouge – pour le dégoût et l’organique, la couleur chair – pour l’attraction, le noir – pour l’absolu, le brun – pour le bois et la nature, le blanc – pour la pureté et les os ». Créant à l’instinct ("en dormant" dit-elle) l’artiste devient une chaman dont l’ambition possède une dimension prométhéenne : dégager le monde tel qu’il est de ses miasmes au nom de l’amour.

Chaix2.pngEmilie Chaix devient tout autant la réincarnation d’une fée que certains prendront pour une sorcière aux chaussures rouges, celles de la « Belle au bois hurlant » (dit-elle) qui rêve de prendre son envol tout en conservant un corps dont elle révèle la profondeur en « opérant » (ouvrant) sa peau. Existe dans l’œuvre l’envers et l’endroit, le cocon et ce qu’il cache en une suite d’hybridations (être humain/animal, dehors/dedans) montées en neige fourmillante de couleurs. Sous la légèreté du trait, le corps est abyssal. Il devient en un mixage formel où transparaissent le désir protection et la présence de la vulnérabilité.

Chaix3.pngD’où le perpétuel montage/démontage proposée par la créatrice entre alacrité et gravité déclinées de manière ludique insidieuse et poétique. La sculpture parachève ce que le dessin propose par son mixage  baroque de divers matériaux. Un peuple intérieur s’anime à travers les textiles, plumes, os etc. afin de rameuter un art rupestre. Il ramène à la cruauté de l’antérieur, à une immémoriale peur, au dur de durer en ce qui demeure un hymne de vie et l’éloge de la beauté chez celle qui devient la primitive du futur.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/12/2016

Peter Franck : vues de dos. Ou presque.

Franck 5.jpgStation debout (mais pas toujours), les femmes de Peter Franck sont au milieu de leur île. Plus besoin de mettre les voiles pour les atteindre. Ni d’ailleurs forcément les enlever. D’autant qu’elles le font elles-mêmes. Ce sont des mauvaises herbes qui brûlent le vent. Vêtus de leur peau et de quelques atours les corps font de la femme une déesse dont la tête parfois se renverse pour différents orgasmes ou péchés : luxure, gourmandise etc.

Franck 4.jpgReprenant la culture des principes contraires Franck crée une narration particulière : la vieille esthétique des films porno est tricotée au profit d’un nouveau style. La courbure des corps - précisément calculée - ouvre à la drôlerie, à la farce ludique. Tout est saisi de face mais de dos. Bouche et mains se touchent mais « par défaut ». Les chausse-trappes constellent un territoire interdit. Il suffit qu’une naïve (mais pas trop) lève les bras : le tour est presque joué. La langue sur les lèvres espère conserver la chaleur du foyer. Mais pas celui que le voyeur a espéré. Bref la photographie devient un puits avec une corde au milieu pour pendre celui qui croyait y descendre afin de prendre un bain de jouvencelles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Klee : des messieurs pas tranquilles


Klee.jpgPaul Klee and the Surrealists”, Textes de Michael Baumgartner, Anne Sophie Petit-Emptaz, Guitemie Maldonado, Osamu Okuda, Jürgen Pech, Hans-Peter Wittwer, Hatje Cantze, Berlin, 400 p., 49,80 E., 2016.

Le surréalisme français (Louis Aragon, Antonin Artaud, Paul Éluard, Joan Miró, et André Masson) trouva immédiatement et naturellement dans l’œuvre du peintre et maître de Bauhaus Paul Klee un écho. Son gout pour le rêve, le cosmos, sa peinture visionnaire, magique et transcendantale - qui le porta au titre non officiel de « spiritus rector » dans le monde mouvementé de l’entre deux guerres mondiales - furent pour eux en parfaite adéquation avec ce qu’ils demandaient aux arts.

Klee 2.jpgRiche en informations souvent inédites le livre est complété d’un « booklet » principalement en français. Il contient la correspondance entre Klee et les surréalistes ou assimilés (Bataille, Desnos, Duchamp entre autres). L’artiste à l’intelligence de ne pas entrer dans les « guéguerres » qui se montaient entre des protagonistes parfois irascibles. Ils mettaient la pédale douce face à Klee. Celui-ci propose sa recherche et sa vision libre au moment où l’homme était déjà renvoyé à un statut d’automate. Klee envisage l’œuvre d’art et le monde selon divers angles et cadrages. La souffrance est là comme de toujours. Mais rien n’en est « dit ». Tout reste allusif en une sorte d’entente tacite avec l’absurde et la volonté de s’en extraire soulignés par une dérision implicite. Tout Klee est là.

Jean-Paul Gavard-Perret