gruyeresuisse

27/08/2015

Isabelle Battolla l’amphybiolite

 

 Battola.jpg 

Isabelle Battolla crée une filiation des songes. Le blanc fait basculer le poids du monde. De cette blancheur il faut retenir l'énigme par la matière sensation, la matière émotion. Une étendue progresse. Une intimité naît à la faveur des recoupements de courbes, arêtes, ravins,  promontoires et autres « intimités » particulières. A travers de tels empreintes et cassures surgissent des attractions, des poussées. La créatrice ne se limite jamais à des effets de surface. Un centre se creuse et appelle les spasmes. En une suite de fissures l’infigurable prend corps.  Vagues fixes et ramifications proliférantes. En des emmêlements de convergences se fomente une matière de jouissance. La fixité est trompeuse. Tout peut toujours se détruire pour être recomposé en des renaissances, en un nouveau mariage blanc.

 

 

 

Battola 2.pngLa Genevoise ne croit pas à la spontanéité du geste. Elle travaille beaucoup. Elle détruit sa facilité. L'imagination élude la figuration, du moins l’idée qu’on s’en fait. Très vite l’artiste a abandonné l’image qu’elle ne considère pas comme un signe (au sens ou ce dernier transmet une signification). Ses structures, ses empreintes n’appartiennent à aucun lexique ou registre. Elles ne sont ni idéogrammes, ni symboles ni réalité fossilisée. L’œuvre est le témoignage  d’une présence plus que d’une figure. Chaque œuvre navigue entre la fragilité et la force.  Des masses flottent dans ce qui les recouvre et en tient lieu d’abri.  Entre fixité et errance,  chaque sculpture est comme désireuse de rentrer en elle-même. Pour que dans la matrice quelque chose de neuf se passe de plus en plus complexe et simple à la fois.  L’art d’Isabelle Battolla est mouvement, virgule, boucle, accent, croche, moutonnement. Par ses séries le parcours peut continuer.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/08/2015

Krum et les mondes parallèles

 

 

 

 

 

Krum bon.pngKrum, "O2 / planches originales", Galerie Christopher Gerber (dans le cadre du Festival International de la Bande Dessinée de Lausanne 2015)

 

 


 

Né en 1979, Krum se tourne très tôt vers les arts graphiques. Après deux ans à l'école des beaux arts du valais, il se lance dans une série d'expositions de 1999 à 2001 et en 2093 crée Absurdostudio, son propre studio d'illustration et publie dans la foulée  « l'Au-dessus » son premier album. Pour promouvoir le livre, il dessine seize affiches géantes disséminées dans Vevey et se retrouve de facto à la création du festival Pictobello.   Après 10 ans de silence « officiel », « O2 » est d’abord paru en ligne. L’album est une fantastique narration muette et contemplative d’un monde imaginaire sombre aux cités extraordinaires où se mêle   la nature et le rêve.

 

 

 

Krum.pngIl y poursuit  des questions essentielles pour lui : « Pourquoi les oiseaux volent-ils, pourquoi le ciel est-il bleu pantone, pourquoi les mines de Pentel 0.5 sont-elles si vite usées ? ». Au sein d'un fantastique impressionnant Krum fait glisser la B.D.  vers une autre surface de prospection. Le dessin atteint  un épique particulier et « grand spectacle ». Tout est cru, violent et le dessinateur vaudois n'a jamais été autant au mieux de sa forme en sa violence iconographique et iconoclaste où le monde défile dans une ronde symbolique, et essentiellement poétique et fascinante. Les variations de plans régissent l’œuvre. Elle reste en perpétuel décalage - symbole de liberté. Le rêve devient une manière d’accorder au réel un tatouage inédit

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:24 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

24/08/2015

Le soleil noir de Sonar

 

 

Sonar.jpgSonar, “Black Light”, Cuneiform Records, 2015.

 

 

Sonar se pose dans le territoire rock comme un des groupes les plus convaincants non seulement helvétiques mais européens. Il fut reconnu dès son premier album par de grands critiques américain. Ce que "Static Motion " annonçait trouve là une ambition et une réussite supplémentaires.  A propos de “Black Light”  (enregistré près de Zurich  et mixé à Toronto) Stephan Thelen - maître de cérémonie du quatuor helvétique - en appelle non sans raison à la pop des 70’s  de King Crimson d’un côté et au minimalisme de Steve Reich de l’autre. Mais Thelen sait que les temps ont changé et les indications évoquées ne sont rien par rapport à ce que le groupe propose dans ce nouvel album. Ni Crimson ni Reich ne savaient par exemple utiliser la basse (ici entre les mains de Christian Kuntner) comme Sonar le propose. Sur ce pont sonore les deux guitares mais aussi la batterie posent leurs laps répétitifs selon des mouvements plus on moins cérémoniaux aigus (parfois - "String Geometry par exemple) et sombres (plus souvent). Ils peuvent par certains côtés rappeler autant un rock gothique qu’un jazz progressiste mais joué ici selon la version classique du groupe rock : deux guitares, une basse, une batterie. Et cela change tout

 

Sonar 2.jpgPour autant les fans du binaire - s’ils sont trop basiques dans leur goût - ne pourront être captés par un album ambitieux au rock expérimental mais en rien dissonant même si les accents se font barbares quand il le faut (dans « Orbit 5.7 » par exemple avant l’apaisement final). Le son est parfois caverneux mais sans jamais tomber dans les clichés « gros sons » du gothisme précité.   Une polyrythmie intelligente et subtile gouverne et ossature en différents temps un album qui s’écoute sans coup férir. Tout reste toujours en suspens : là où beaucoup de créateurs se laisseraient porter par des effets que des montées annoncent, Sonar les coupe pour aller vers une musique sans doute plus cérébrale mais qui évite les facilités d’effets « spasmodiques ». Sonar entraîne plus loin et plus profond là où les riffs complexes créent des effets d’abîmes. Chacun des titres ouvre à de subtiles ascensions en une arithmétique qui marie des cœurs de métronomes aux touffeurs d’un soleil couchant : c’est là que la lumière noire éclate à travers 6 morceaux qui sont bien plus que des fragments.

 

Jean-Paul Gavard-Perret