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05/01/2016

Simon Edelstein : poétique de la ruine des spectacles du monde

 

A edelstein B.jpgSans la présence de l’image le monde est obscur : il se meut en tous sens. Il faut des créateurs qui le « réfléchissent » afin de le comprendre. Le Genevois Simon Edelstein est de ceux là. Par le corps de ses récits photographiques et filmiques  il l’oriente, l’augmente jusque à travers les lieux où les images se déploient (ou plutôt trop souvent se déployaient) afin que se tissent la joie, le chagrin, la tendresse et la perte. Le monde y bouge sous diverses latitudes et par fractions intenses et simples. Edelstein.jpgElles deviennent la condition de la clarté. La multiplicité prend un sens : chaque image repose (sur) une histoire. Celle des civilisations qui passent, celles des peuples aux pieds nus qui les font avancer. Il faut donc des salles où de telles images peuvent être projetées et un photographe. Dans « Lux, Rex & Corso » il en fait plus qu’un tour – et les trois noms du titre disent tout.

 

A Edelstein.jpgEn Suisse comme ailleurs Simon Edelstein est un conteur rare. Il retrace des commencements et des disparitions. Par le mouvement de son regard, il les dessine et les colore. Chaque image est le conte de l’œil sur le monde comme sur les écrans où sa fiction se déploie. De la renaissance incessamment active, de la demeure instantanée mais ineffaçable des clichés surgit une poétique de l’instant et du toujours. Elle dessine la courbe de l’envisageable là même où  la destruction suit son cours. La beauté de la ruine est revendiquée non comme décor mais essence. Le créateur s’inscrit ainsi face aux deux seuls récits estimés seuls possibles : celui qui décide la création du monde, l’autre qui partage le bien du mal. L’un crée un monde mauvais. L’autre modèle l’homme. Celui de Simon Edelstein se glisse entre les deux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

De Simon Edelstein, « Lux, Rex & Corso» Les salles de cinéma en Suisse, éditions D’Autre part.

04/01/2016

L’Hourloupe urbaine de Jean Dubuffet

 

 

Dubuffet.jpgJean Dubuffet, « Metamorphosen der Landschaft », Fondation Beyeler, Bâle & Hatje Cantze, Zurich & Berlin, 232 p., 58 E., 2016.

 

A la question du paysage Jean Dubuffet a apporté une réponse particulière. L’artiste métamorphose le lieu urbain par diverses incursions intempestives. Ces fragments « remplacent » ce qui fait habituellement le paysage. Ils le pulvérisent, en défont les contours codés, le remettent en jeu en un nouveau mouvement d'apparition. La peinture paysagère devient l’explosion multicolore de l’asphalte et du béton. C’est pour Dubuffet une lutte incessante contre l'asphyxie de la ville dans laquelle la notion d'usage communautaire est de plus en plus polluée à tous les sens du terme. La peinture se transforme un produit anticoagulant par rapport au réel paysager.

 

Dubuffet 2.jpgD’où la création de ce qui devient une résistance aux forme et au sens de la ville. Sortant du réalisme, la figuration (du moins ce qu’il en reste) ne bégaie plus. Les mouvements corpusculaires colorés creusent le paysage admis par le souffle désaccordé des tableaux. Ils illustrent le vide de l’urbain et la formule de Lacan "Là où ça parle, ça jouit, ça sait rien". La peinture émet le réel pulvérisé par la débâcle de l’image et l'atomisation de ses formes. Surgit un gai savoir lucide et donc un peu cruel. Il fait tomber bien des illusions conviviales, sociales, idéologiques et épistémologiques. Le réel se transforme en une chorégraphie hirsute. « Hourloupe » parmi les « hourloupes » elle dit quelque chose du dehors et du dedans mais qui ne s'identifie entièrement ni à la vacuité dépressive, ni à une plénitude simplement formalisée.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10:28 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

03/01/2016

Addictions et apories de Pascal Tarraire

 

Tarraire bon.pngDe sa chambre noire Pascal Tarraire fait surgir l’ombre et la lumière des femmes selon une étrangeté magique, un érotisme particulier. La manifestation de la vie - parfois sous le triangle divinement perceptible - reste cependant subtilement montré/caché. A l’imaginaire d’imaginer encore même si le photographe laisse des indices dont nous lui savons gré. Le cœur de chair revient à la rencontre du voyeur sans qu’il ne soit invité à se satisfaire de ce qui est montré.

 Tarraire 2.png

Tarraire bon 2.jpgC’est sans doute de la part de Pascal Tarraire un jeu mais aussi une manière de porter sur le corps féminin une attention douce et subtile. La saveur s’alimente d’une forme d’aporie suggestive. La femme est tout autant Lilith qu’abbesse. Un ruban ou un voile de tendresse enroule son corps mais le ruissellement d’une main au fluide paisible mêle la séduction à un vide. Dans l'escarpement du vallon le soupir s'éternise entraîne la fracture irréductible. La tentation devient pressante : soit calfeutrer les portes, soit reprendre une place dans le trafic des espérances suffit. Inutile de sans songer aux déceptions d'avant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pascal Tarraire, « Corps partagés » Edition La Chambre, 2015.

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