gruyeresuisse

06/12/2015

Images païennes, images sacrées ; Carmen Perrin

 

Perrin 2.pngCarmen Perrin, « Irreversibles », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 3 novembre 2015 au 9 janvier 2016.

 

La poésie des œuvres de Carmen Perrin exclut le romantisme facile mais prend le parti de la beauté contre les lourdeurs du monde. Se révèle une heureuse façon de le décaler par rapport au dualisme primaire. Doit-on y voir une qualité typiquement suisse pour celle qui se ressent comme située entre plusieurs identités ? Plus sérieusement, la poésie des formes marche avec l’énigme au sein d’audaces, de gageures. Preuve que dans ses « sculptures », Carmen Perrin engage toutes ses forces. L'exposition "Irréversibles" en est la preuve. La plasticienne propose divers trajets aussi précis qu'aléatoires au sein des univers humain, animal, minéral ou végétal selon - écrit l’artiste - "une superposition de faisceaux constitués de lignes et courbes, nées d'une multitude de points mobiles devenus des cibles en mouvement". Le ressort devient la facteur mécanique de tensions qui se répète le long d'un support pour constituer une membrane qui en épouse la forme ». Perrin.pngDe l'irréversible on se dirige auprès du "Vers cibles". Il est constitué de cibles pour le tir. Elles sont choisies par l'artiste "par la simplicité du motif et la couleur du support". Dans un jeu de répétition et de modification se produisent différents types de paradoxes et de modulations magiques entre la violence (de l'objet initial) et la douceur de la scénarisation.

Perrin 3.jpgUne nouvelle fois Carmen Perrin par ses structures crée une signifiance dont l’incertitude libère une cavalcade rendue à la seule sensualité, sans possibilité d’arrêt sur un sens définitif dans la recherche d’une émotion pure du visuel. L'artiste tend, découpe, compose, organise la lumière, Elle sait toujours adapter son potentiel imaginaire en rejetant les extases explosives trop faciles. A l’inverse elle concentre son imagerie pour une formulation aux impeccables structures abstraites Par exemple ses "Entrepiches" créent une stratification des images, entourées de paillettes colorées : surgit un hybride où lorsque le regardeur se déplace une image succède à une autre. L'œuvre devient un succédané dit l'artiste "des objets fabriqués par les indiens aymaras en Bolivie lors de fêtes religieuses et à travers lesquels ils s'appropriaient et juxtaposaient subtilement le païen et le sacré". De tels objets possèdent une éloquence visuelle rare, les directions des formes, le jeu des vides participent à un effet miroir particulier. Chaque œuvre ne se valorise pas d’un marquage fixe. Elle oblige au déplacement et au changement par sa constitution même que par le mouvement imposé au regardeur. Manière de ne rien imposer et de garder une distance en courant au besoin le risque de l’incompréhension. L’artiste l’accepte et c’est ce qui donne à son œuvre un caractère irréductible.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/12/2015

Joanna Ingarden : l’ombre offusquée

 

 

ingarden 2.jpgJoanna Ingarden, « Isocolies », La Menuiserie, Lutry, décembre 2015.

Enfant, l’ombre nous faisait peur. Parfois elle nous terrorise encore. Joanna Ingarden le sait : mais au lieu de l’attaquer de front elle utilise coulées et sfumatos pour que nous redevenions des êtres diurnes et plus vivants que morts. Au lieu de conclure un pacte avec les ténèbres l’artiste les métamorphoses. Un autre monde surgit dans un certain diaphane, un voile particulier fait non pour recouvrir mais pour enrober.

Un monde se libère : il est calme. Effaçant les contours ou altérant les masses l’artiste nous place entre le rêve et le réel. La dureté de se dernier s’estompe. Le monde se soustrait provisoirement à la loi du déclin, de l’usure. Joanna Ingarden l’enveloppe d’une fugace éternité ou d’un bain de jouvence. L’ombre n’est plus le noir. Il devient au besoin la couleur qui rêve le monde. Non seulement elle le colore, elle fait palpiter ses profondeurs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

04/12/2015

Hans Schärer : actes de "seinteté"

 

Hans Schärer 1.jpgHans Schärer: Madonnas and Erotic Watercolors, Swiss Institute Contemporay Art, New York, 2015.

 

Le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s'y passe. Nous ne pouvons constater que ce qu’il en reste. Bref son ossuaire. Certaines momies en donnent des indices afin de montrer comment elles ont prise sur nous et nous touchent. Mais Hans Scharer - qui fut à tord remisé du côté de l’art brut - anticipa de telles pertes en cultivant le charme charnel des femmes même lorsqu’elles étaient sensées représenter des objets de piété. Marie et les saintes furent pratiquement traitées en « couche toi là » selon divers actes de « seinteté ».


hans scharer 3.jpgJouant avec les poncifs l’artiste serait sans doute peu prisé aujourd’hui tant notre époque cultive le repli confessionnel. Mais surgit plus que jamais chez l’artiste un acte de jouissance et de gaieté selon une théâtralité qui exagère à bon escient la dimension ludique de la nudité. L’artiste en prolongea les échos jusque sur des bobsleighs. Il sut faire passer du froid au chaud, du fermé à l'ouvert. Le corps est charnu et il cultive des rites particuliers dont le paganisme crée le rire. Aux prétendus éclairs de paroles d'évangile ou autres textes sacrés font place ceux qui se dévorent comme des religieuses.


Jean-Paul Gavard-Perret