gruyeresuisse

24/07/2017

Anna Göldi : Une sorcière désormais bien aimée


Goldi.jpgAnna Göldi fut la dernière Européenne condamnée à mort pour sorcellerie. La servante a été réhabilitée en 2008 par les députés du canton de Glaron 226 ans après sa décapitation et l'enfouissement de ses restes au pied de l'échafaud. Elle fut condamnée pour avoir inoculer du poison à l’aide d'aiguilles magiques la fille de son patron. Les responsables des églises protestante et catholique et gouvernement cantonal s'y étaient d’abord opposés avant de reconnaître cette erreur en utilisant même la nation de "meurtre judiciaire". Walter Hauser, journaliste auteur du livre- enquête – « Der Justizmord an Anna Göldi » ("Anna Göldi, la justice assassinée") joua un rôle majeur dans sa réhabilitation.

Goldi 2.jpgCelle qui fut envoyée comme servante au foyer d'un médecin et juge célèbre de Glaris. Johann Jakob Tschudi devint sa maîtresse. Selon des témoignages des aiguilles sont à plusieurs reprises trouvées dans le bol de lait d’une des filles du juge. Anna Göldi est soupçonnée et renvoyée. L’enfant se met à vomir journellement des aiguilles dans des glaires mêlées de sang. Anna est arrêtée et doit guérir l’enfant. Celle-ci retrouve la santé : preuve que la servante est dotée de pouvoirs magiques. Après de longues séances d'interrogatoires et de torture. Anna Göldi finit par avouer avoir agi sur injonction du diable et sa condamnation à mort est promulguée.

Goldi 3.jpgDes femmes et hommes de l’époque s’offusquent de telles pratiques d'un autre temps. Soumis à la censure, les journaux suisses restent muets. Néanmoins deux journalistes allemands venus enquêter prouvent que la justice a été biaisée et les aveux extorqués sous la torture. En se fondant sur leurs archives Walter Hauser apporta de nouveaux éléments pour blanchir la présumée sorcière. Elle fut accusée de magie noire à la suite de la plainte qu’elle déposa pour harcèlement sexuel contre son employeur. Il inventa un tel « contrepoison » afin de sauver sa réputation.

Le nouveau musée Anna Göldi d’Ennenda va devenir à partir du 20 août un symbole de la violation des droits humains. Il ne se consacrera pas uniquement au souvenir de la servante mais permettra de mettre en lumière l’arbitraire administratif et des violations hiérarchiques et juridiques de notre temps. Outre l exposition permanente, le musée prévoit en conséquence des forums sur les droits de tous dans le monde d’aujourd’hui.

Musée Anna Göldi, Ennenda / GL.

 

23/07/2017

Bruno Aveillan ou le voile qui dévoile

Aveillan 3.jpgPortant l’imaginaire sinon vers l’absence d’image du moins à ses confins sous couvert d’une quasi « abstraction », Bruno Aveillan saisit le réel qu’il soit habité ou vide pour le métamorphoser. Se dégageant des phénomènes physiques le plasticien propose des rapports ou leur absence pour en donner une narration mystérieuse. Une diaphanéité hante ses œuvres. Elle est au cœur de la création. Aventurier de la lumière l’artiste propose des extases nues. Elles promettent l'ailleurs sans laisser l'ici, sans y laisser sa « peau ». Les repères bougent, s’ébranlent, révèlent autant des éloignements que des proximités.

Aveillan 2.jpgPerturbateur Bruno Aveillan remue l’affect et l’intellect par ce qu’à la fois il découd et rassemble. Comme par exemple lorsqu’il incarne l’œuvre (inachevée) de Rodin « La Porte de l'enfer ». Il a scénarisé dans « Divino Inferno » (sur un livret de Z. Balthus) et entre autres des danseurs couverts de terre ou de plâtre pour suggérer la pierre initiale. Le documentaire se transforme en œuvre de pure fiction par un corpus repris et corrigé, épars et disjoint entre réel et imaginaire. La chorégraphie fixée et scénarisée dans une friche industrielle rameute par exemple des images sorties des cercles de l’Enfer de Dante. Mais au-delà du poète et du sculpteur Aveillan impose sa pâte lumineuse face à la poussière du monde : celui du désert comme des courts de Rolland Garros.

Aveillan.jpgDans cette fin (à savoir : but) des images, l’artiste n'est pas un métaphysicien raté mais un créateur accompli et à l’exigence démesurée. Il cherche une forme paradoxale de perfection. Elle foudroie en estompant tout ce qui est inutile. Manière pour lui comme pour tout artiste et comme l’écrivait Bataille "de ne pas finir en boutiquier avare, en vieillard débauché" mais de toucher à l'extrême. Aveillan initie des voyages au bout du possible, pour dire et montrer, jusque dans et par l'effacement programmé, un impossible, un invisible dans un affrontement avec le chaos dont il s'agit de tirer un perçu essentiel soustrait à toute perception étrangère.

Jean-Paul Gavard-Perret

12:41 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Pelin Karagol l’entêtante

Karagol 3.jpgL’Ukrainienne Pelin Karagol crée des théâtres du corps féminin : il possède parfois la blancheur des cocons et une sensation de l’intouchable. Métaphore de l’amour (et non sans humour) il s’insère dans un ordre cérémoniel. L’artiste lui redonne valeur d’éclair d’énigme à fleur de vie ou de nourriture terrestre.

Karagol 2.jpgS’y caresse l’indicible mais s’y capte tout autant le foisonnement dans une expérience visuelle où chaque flaque apprend à nager en soi-même.Les femmes semblent appartenir aux limbes. Elles expriment une sensation de l'ineffable. A savoir de ce qui - étymologiquement - ne se parle pas, ne peut être verbalisé mais qu'on découvre dans les œuvres de l’artiste.

 

 

 

 

 

Karagol 4.jpgMais il y a plus. Chez elle le désir est une expérience altruiste. Elle suppose au moment où le corps est montré/caché un effort d'affinement de la conscience pour accueillir en soi l'autre afin de prêter attention à son désir. Mais l’artiste montre combien l’exercice n'est pas une évidence. Il exclut les façons de "prendre" qui blessent, annihilent, étouffent.

Karagol.jpgC'est pourquoi Pelin Karagol tente de pacifier le désir soit en le recouvrant, soit par une caresse protectrice. L’artiste crée un étrange dialogue entre ses modèles comme entre son œuvre et ceux qui la contemplent. Il y a là une promesse d'un autre horizon, d'une autre aventure à la fois plastique mais aussi existentielle où le souffle engendre des silences.

Jean-Paul Gavard-Perret