gruyeresuisse

17/10/2015

Christian Vogt et le nu

 

Vogt 3.jpgDès les années70, après avoir étudié la photographie à Bâle, Londres et Munich où il travaille comme assistant pour Will McBride, Christian Vogt  ouvre son propre studio. En parallèle de son travail commercial, il privilégie des photographies personnelles. D’abord des  « Images de nuages » (publié en partie dans la revue « Camera »)  rappellent le surréalisme puis « Cadre » se rattache à l’art conceptuel de son époque. Mais dès  les années 80, Vogt met en avant son travail de nu selon diverses stratégies. Il l’interroge de manière ludique et visuellement convaincante en l’éloignant de la représentation traditionnelle. Les cycles consacrés au genre multiplient les variations en proposant les rapports entre le corps et les choses. Lors d’une récente série l’artiste précise son projet : « J’ai demandé à plus de cinquante femmes si elles étaient prêtes à inventer une image érotique d’elles-mêmes. J’ai laissé à leur libre appréciation le choix des accessoires à une seule exception près : une caisse en bois devait figurer sur chaque photo. Pendant les prises de vue de chaque femme et son idée, je me suis senti comme médium : leurs images et un livre qui leur sont consacrées se sont créés à travers moi ». Surgissent des polarités génératrices d’associations et de tensions,  de moments impromptus ou fortuits (non sans gaieté) que le photographe densifie par ses prises.

Vogt 2.jpgDans « Skinprints » ou « Today I’ve been you » il se sert du corps comme d’un « pillow-book » : ses textes deviennent image et la peau sur laquelle elle est imprimée la trame de questions existentielles. Le critique Martin R. Dean précise  l’importance de ce projet « On le lit comme si la peau de l’être aimé se mettait à parler. Elle est aussi totalement contradictoire parce que c’est le genre de chose que l’amant dit lorsque l’amour est en train de passer. » Dans toutes ses séries l’artiste garde une faculté instinctive pour retenir  le moment ou le geste précis. Non celui de l’instant décisif d'une action paroxysmique mais celui d’une observation précise et qui tient à un temps d’éclair : avant et après et ce serait l’obscur. Moins que de représenter le corps dans sa nudité Vogt s’interroge sur la signification du visible et sur la subjectivité du regard photographique.  Vogt.jpgTout en conservant un plaisir suraigu de travailler avec des femmes : « leur corps est une vue moins abstraite de leur propre érotisme que ne l'ont les hommes dans notre société ». L’œuvre  reste donc une enquête sur le rapport entre voir et photographier : « si vous ne voyez par qu’il existe des frontières infranchissables dans l’action de regarder vous ne comprenez rien ». Pour le comprendre le créateur doit faire œuvre autant de naïveté que de technicité.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

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16/10/2015

Thomas Perrodin : de la performance comme résultat

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Thomas Perrodin, « Astral Disaster »  en vitrine de notre atelier la Milkshake Agency, Genève. Visible du 14 octobre au 22 novembre 2015

 

Longtemps Thomas Perrodin a travaillé sur ordinateur mais peu à peu  a éprouvé le besoin de se confronter à un médium plus concret qu’il utilise de manière expérimentale : il peint parfois avec du bouche-pores, un jet d’eau à haute pression pour arracher l’émulsion photosensible, le « dégraveur » ou le scotch. Par ce biais depuis des années l’artiste propose des livres uniques, brutaux, nus de textes et dont les seuls motifs imprimés sont souvent des dégradés colorés : ils font de chaque livre un journal chromatique : les couleurs pures jouent jusqu’à l’épuisement contre le vide. L’artiste part de deux ou trois tons et à l’issu de leurs mélanges il interrompt l’impression de manière à ce que les livres aient toujours le même nombre de pages. Puis il réitère le processus avec d’autres rapports de couleurs. Chaque livre reçoit une empreinte du temps d’impression. La trace est donc convoquée pour sa beauté mais aussi pour montrer les étapes de l’impression.

 Perrodin 2.jpg« Astral Disaster »  (dernière publication d’Hécatombe)  est une sorte de mutation dans cet ensemble. Il est proposé par la Milkshake Agency comme une installation. L’être lui-même y devient mutant. Le livre a été créé  et imprimé à quatre mains, peint à même l'écran de sérigraphie par Néoine Piffer et Thomas Perrodin. L'utilisation de fluos et d'encres « furieusement toxiques » (selon les plasticiens) propose une virée cosmique. Surgit une transformation d’images de corps distordus, distendus. Ils tournent à l’anomalie et au fantastique. En émane à la fois la force et la vulnérabilité de l’être et le problème de son identité même. Jaillit une rage de création proche de la performance. Mais sa présence est ici - et l’on s’en réjouit - uniquement dans le résultat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

14/10/2015

Pedro Friedeberg le dernier surréaliste mexicain

 

freud bon.jpgL’œuvre de Pedro Friedeberg ( visible sur le site Dogma ) fut repérée entre autres par un assemblage intitulé   «  Los Hartos, The Fed Up » (1961). Cet ensemble incluait une sculpture de Mathias Goeritz à côté de celui qui reste désormais comme un des rares surréalistes vivants. Dès l’époque le Mexicain s’élevait contre ce qu’il nomme « la vulgarité et le répétition des arts tels ceux de Andy Warhol ». Il mettait déjà dans le même panier les simplifications de Donald Judd et l’ennui d’un Rothko. Il y avait chez eux ce qui dérange encore  Freideberg. Pour lui les artistes  devraient faire preuve de culture et de talent mais ceux qui ont pignon sur rue lui paraissent stupides, narcissiques et barbants. Il pourrait citer cent noms mais cela dit-il le laisserait sans amis. Tout se résume désormais à des publi-reportages, du « fun », et de l’egomania galopante. Il n’existe plus de temps et de lieu pour une créativité authentiquement intelligente et une profondeur philosophique dans un monde où la vie privée est complètement élaguée par  les téléphones portables et le Net.

 

freud bon 2.jpgSelon Friedeberg la technologie supprime les vrais correspondances comme celle qui l’artiste a entretenue avec Duncan Fallowell,  l’artiste fluxus Ray Johnson (pionnier du Mail Art), Anna Banana ou encore Irene Dogmatic. La technologie reste donc à la base d’une facilité qui détruit non seulement la confrontation communicante mais l’art. Néanmoins le surréaliste garde pour autant des artistes chers à son cœur : Alan Glass, Leonora Carrington, Xul Solar, James G.Flynn, Carmen Gutierrez, Zachary Selig, Diana Friedeberg et ajoute-t-il « lui-même ». Freudeberg cherche toujours son inspiration du côté de Oaxaca et reste inspiré par la musique de Boccherini. Esthète, marié quatre fois, séducteur il fut le seul avec  Frida Kahlo pour être tenu par André Breton  comme un des vrais surréalistes parmi les nombreux artistes mexicains qui revendiquaient ce titre. Fasciné par De Chirico et Escher il reste obsédé par le monde parallèle et celui des miroirs, les icônes et totems qu’il collectionne.  Plus que purement surréaliste son univers est métaphysique et psychédélique : Op art en quelque sorte et selon une liberté absolue. Elle offre tout un processus cathartique dans des œuvres qui peuvent se « lire » comme une succession de mantras et de mandalas hypnotiques.

Jean-Paul Gavard-Perret

11:16 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)