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16/08/2019

Mark Grotjahn à la recherche de la totalité insoluble

Grotjahn bon.jpgMark Grotjahn, Galerie Gagosian, Bâle, 2019

Pour Mark Grotjahn le travail pictural est un moyen de créer des questions et tenter d'y répondre afin de trouver la paix. Certains diront que c'est là se compliquer la vie et se poser bien des problèmes. Mais les affronter permet à l'artiste  et par ses peintures, sculptures et oeuvres sur papier de transformer le monde à travers un travail gestuel et géométrique. Chacune de ses séries - où les lignes déplacent le mouvement - répond à des influences héritées de l'histoire de l'art pour les subsumer.

Grotjahn 2.jpgNé à Pasadena en Californie et après des études à l'Université du Colorado de Boulder et celle de  Californie à  Berkeley il entame dès cette époque un de ses projet majeurs "Sign Exchange" (1993–98) qui sont des répliques aux signes qu'il découvre dans les boutiques de Los Angeles et qu'il va remplacer. En 2001 il commence sa série "Butterflies" : il y mélange divers perspectives dans des jeux de couleurs. Il poursuit ensuite des recherches de symétries et formes. Peu à peu il élimine tout aspect anthropomorphique dans ses oeuvres pour ne conserver sortes d'armatures visuelles - entre autres avec la série "The Masks". Tout devient lignes de rencontres comme peut-être le seul état acceptable de réalité. 

Grotjahn.pngAvec la série "Capri" commencées en 2016 les oeuvres deviennent de plus en plus expérimentales. L'artiste utilise une  technique qui consiste à gratter des zones de peinture épaisse, puis à placer les masses semblables à des limaces dans des rangées et des grilles  sur la toile. Il poursuit désormais et étend en les reprenant les séries antérieures en utilisant désormais Instagram et d'autres processus numériques pour multiplier répétitions, juxtapositions et variations. Le format de la grille organise librement les images en différentes combinaisons. Le langage de Grotjahn y est immédiatement identifiable et révèle toute la complexité de ses recherches de plus en plus radicales et à la poursuite d'une totalité insoluble.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/08/2019

Lorsqu'Anselm Kiefer quitte les cavernes de l'esprit

Kiefer.jpgAnselm Kiefer "Livres et xylographies" édition par Gunnar B. Kvaran, Natalia Granero, art&fiction, Lausanne, 2019.

L’artiste allemand Anselm Kiefer a longtemps hésité entre l’écriture et la peinture. Si la seconde a pris la pas sur la première celle-ci ne  disparait pour autant. D'une part le créateur a consigné dans un journal une recherche intimement liée à sa pensée et à sa pratique. Et par ailleurs ses 27 "livres d'artiste" entamés dès la fin des années 60 créent des sortes de récits - souvent "xylographiés". Ils ouvrent l'oeuvre à un art du récit et de l'impression en un autre "cadre" que celui de la toile.

Kiefer 2.jpgCette édition publiée  à l'occasion de l’exposition "Anselm Kiefer. Livres et xylographies" par la Fondation Jan Michalski de Montricher et l’Astrup Fearnley Museet d'Oslo documente les liens que l’artiste entretient avec la poésie, les mythes, les récits sumériens et bibliques, les contes, l’histoire, la philosophie, la kabbale et l’alchimie.

Kiefer 3.jpgExiste  un grouillement de l'esprit en insertions multiformes. Un poudroiement dépendant de lignes, de figures et de formes s'ordonne suivant un ordre que l'artiste tire autant de ses lectures que de lui-même en marge de la raison claire. Une connaissance se fomente en descendant à la fois dans les lectures, la réalité et le songe. L'esprit de l'artiste évite ainsi d'être contaminé par la manie des concepts. Il apparaît ici à mi chemin de ses rêves et de la conscience. Il secoue des végétations de colonnes, des montagnes mentales et des frontons étonnés, le tout habité de fièvre.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/08/2019

Étienne Krähenbühl : plasticités

Krahen.png« Plastiques, Étienne Krähenbühl », CACY, Yverdon du 16 août au 20 octobre 2019

 

Le mouvement de l'Imaginaire dans cette exposition de Krähenbühl dépasse les présupposés traumatiques dont elle est issue. Il existe ici tout un jeu de transpositions et de déplacements d'un processus de perte. De septembre 2017 à septembre 2018, l'artiste a collecté tous les plastiques de sa consommation quotidienne pour produire des estampes. Du conditionnement de sa nourriture, en passant par les sacs à usage unique, l’artiste a réalisé plus de 700 impressions. Elles deviennent un compte-rendu de sa propre utilisation d'un tel matériau afin de permettre une réflexion sur l’écologie. Ce travail est certes engagé mais le résultat est poétique au sens premier du terme.

 

Krahen 3.jpgD'où la valeur fondamentalement héroïque d'une oeuvre qui transpose un état de fait mieux qu'un discours pourrait le faire. Contre le gaspillage et l'extinction de ce qui détruit l'artiste propose des images transmissibles et comme en a parte d'une perte programmée. C'est une manière de danser devant le temps pour lui demander qu'il soit autre que ce qu'il devient.

 

Krahen 2.jpgDans ce corpus lacunaire et silencieux un vacarme demeure. Au sein de l'image demeure ce qui émerge, ce qui fait surface, pour un long temps encore, car ces traces désespérantes remplissent jusqu'au vide océanique qui se remplit d'une sorte de sentiment de douleur : celle d'une fin probable ou d'un profond sommeil sans réveil mais dont l'oeuvre présente un appel à la survie pendant qu'il en est encore temps.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.