gruyeresuisse

23/09/2017

Les marches nocturnes de Brittany Markert

Britanny Markett 3.jpgAvec Brittany Markert le réel s’ouvre, l’espace se déchire. Des fantômes - mais du futur - montent à la surface, hissent un bras, une corde ou jouent les nourrissons pour boire un lait brûlant. Il existe une suite de déclivités ascendantes ; de fugaces lenteurs, des plénitudes vides. L’énigme est dans la femme. Sa respiration souffle parfois d’étranges bulles.

Britanny Markett 2.jpgLes corps se divisent et la réalité tout autant. Des espaces intérieurs s’emboîtent ou se déboîtent. Reste un territoire où le rêve et le cauchemar se disputent la suprématie. Le regardeur s’engouffre dans cet espace trouble là où, en myriades ou seuls, les corps dansent, s’abreuvent, se pendent. Les masques s’écartèlent dans des postulations contraires et la magie des doubles.

Britanny Markert.jpgIl existe un temps pour le plaisir, un autre plus morbide. Il s’agit de traverser la nuit d’encre et d’ombres en se demandant si l’aurore n’a pas déjà sombré. Le double du corps s’élève sur l’immensité de sa peau. Une voix semble se faire entendre : mais de qui ? Brittany Markert saisit des instants où tout bascule et où le corps se détache de sa présence fondatrice tout en cherchant à la retrouver en se souvenant d’un appel

Jean-Paul Gavard-Perret

Le bleu pour tout montrer : Mila Mayer

Mayer bon.jpgMila Mayer, "Blue, Blue, azur", Espace L, Genève, à partir du 14septembre 2017.

Née à Rio de Janeiro, Mila Mayer vit et travaille en Suisse. Dès son plus jeune âge, elle capture sa vie par le biais de la photographie. Elle en a fait son métier après des études d’économie. Elle superpose un flouté à ses clichés pour les transformer en des visions poétiques mystérieuses. Principalement dans des dégradés et les camaïeux de bleu l’artiste donne toute la force de son émotion. De cette couleur émergent de nouvelles métamorphoses, un passage inédit à travers lequel l’artiste peut continuer de fouiller sans fin.

Mayer.jpgLe bleu lui permet des reprises et des variations et il élimine le « per ornamento ». A travers lui Mila Mayer va vers quelque chose de plus puissant et, de caché. De quelque chose de l’ordre de l’organique. Tout un flux de métamorphoses prend forme. L’artiste y trouve des potentialités de substances comme de langage. Cette couleur consume le vernis des apparences et il ouvre à une paradoxale transparence. Il ne laisse rien perdre de l’absence – ou de la présence - qu’il retient.

Mayer 2.jpgL’art de Mila Mayer naît donc du bleu et du réel pour aller vers l’abstraction. Ces éléments ouvrent sa photographie à un territoire en devenir. L’artiste y exerce son regard. Il donne au temps une ténuité et une éternité. Ce bleu est autant celui de l’eau que du ciel qui parfois peut s’y noyer. Plus tard peut-être l’artiste changera de couleur. Mais pour l’heure le bleu est là pour découper le temps, déplier l’aube en divers pans. Il reste le nécessaire intrus qui scanne la pénombre. En ses variations et ses appliques le monde n’est plus un songe mais une autre forme de réalité.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/09/2017

Un homme libre ; Samuel Brussell

Brussell 2.jpgSamuel Brussell, « Chez les Berbères et chez les Walser », Editions de La Baconnière, Genève, 194 p., 18 E., 2017

Samuel Brussell est un drôle d’écrivain. Il y a des choses qu’il aime mais de pas trop près. D’autres qu’il affectionne plus étroitement : citons les déménagements, Jean Eustache, le rouge qui tache, Paul Nougé l’ovni qui a réussit l’exploit d’être pornographe, surréaliste et stalinien... Il le préfère à Hessel ce qui a priori rend sympathique celui qu’Henri Beyle dit Stendhal entraîna vers la littérature, l’écriture et l’édition (il est le fondateur des éditions Anatolia).

Brussell 3.jpgL’auteur aime les textes brefs qui font les bons livres et refuse les étiquettes. Même celle qui lui siérait le mieux : « anarchiste conservateur». Et l’auteur de préciser : « ce serait présomptueux, cela implique un certain engagement pour lequel je me sens aucune affinité psychologique ». L’auteur dégagé se veut héritier de la culture judéo-chrétienne et « locataire de l’occident » tout en restant ouvert au monde.

Pour preuve « Chez les Berbères et chez les Walser ». Le mixage semble improbable. Mais il n’est ici moins question de géographie que de vagabondage littéraire et philosophique par sauts et gambades en référence à Montaigne que l’auteur « croise » chez les Walser du côté de la Haute Engadine. Ce n’est pas commun. Mais Brussell ne l’est pas. Multiple et un il cultive l’humour et le sérieux dans ses voyages et spéculations. Il dit ne pas avoir choisi son nomadisme mais le natif d’Haïfa est à lui-même une diaspora. Et il écrit de même : à savoir dans tous les sens jusqu’à ce que, à la fin, un livre s’impose à lui.

Brussel 5.jpgTémoin à sa manière de la crise de notre époque, il s’y frotte en soulignant toutes les ambiguïtés des idéologies guidées par l’ivresse du pouvoir et les prébendes qu’il génère. C’est sans doute pourquoi la lecture du déconcertant et génial Robert Walser et ses « Microgrammes » l’a rendu plus libre dans sa tête. Quant à ses voyages, ils lui permettent parfois de voir « du ciel et de la terre / rien d’autre que la neige blanche » et surtout de poursuivre la question de Renoir qui le hante et reste la subtile dérive au "Que sais-je ?" de Montaigne : « Qu’en savons nous ? ». Le livre donne ainsi une manière paradoxale d’apparaître. Existe dans cette façon de virevolter un vertige (a)méthodique. Il conduit l’auteur à toujours devenir plus libre en cassant toute quiétude passive.

Jean-Paul Gavard-Perret

(Photo 2 : Plossu avec lequel S. Brussell aécrit "Mes 52 déménagements" (Yellow Now), photo 3 :  Robert Walser)