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02/09/2017

Harmonies et disharmonies de Danilo Dueñas

Duenas 2.jpgDanilo Dueñas suggère l'écart (irréversible ?) entre l'image et la chose, entre le lieu tel qu'il fonctionne et tel que la sculpture le fait fonctionner. C'est d'ailleurs une thématique récurrente chez le Colombien qui montre toujours le vide que le plein appelle en ses expériences de la dilatation ou de vidange du temps et de l'espace.  Le créateur est un artiste de la perturbation qui remet en question l'enjeu de la représentation. Il impose sa loi et renvoie un regard différent sur la majesté des lieux d’exposition. Ils ne sont pas mis en abîme mais fonctionnent dans l'imaginaire de celle ou celui qui s'en approche d'une autre façon.

Duenas.jpgFace à la multiplication ou la simplification des lignes, aux lourds élargissements des masses surgit un puzzle en trois dimensions qui en dit long sur ce que l'architecture produit comme effets, affects et percepts. Danilo Dueñas impose une distorsion et un transfert d'optique dans la polyphonie d'étreintes de ses éléments épars-disjoints. Se quitte la capture architecturale dont parle Deleuze. L'intensité produite par un tel contrepoint n'est plus induite par la "diègèse" revendiquée et appelée par le bâtiment-mère. La sculpture-père déplace l'objet du désir et permet de transformer le réel en figuré. L'artiste rappelle que la sculpture comme l'architecture se constitue certes dans le sensible mais aussi par le sensible et c'est ainsi qu'elle peut trouver ce que Carl André appelle "sa seule harmonie" qui, et Danilo Dueñas le prouve, n'est jamais imitative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Danilo Dueñas, « Réparer la vision », Villa du Parc, Centre d’art contemporain, 12 Rue de Genève, Annemasse, Du 16 septembre au 22 décembre

 

31/08/2017

Andreas Kressig : aujourd’hui et demain

Gressig.jpgAndreas Kressig, « Le Grand Bonheur », Andata-Ritorno, Genève 14 septembre - 30 octobre 2017

C’est maintenant chose acquise : l’homme n’est que le réseau manquant entre l’animal et le robot. Ce n’est pas beaucoup, mais le mérite de l’humain est de se contenter de peu, sauf bien sûr pour ceux qui constituent le haut du panier. Du côté de la Silicone Valley ils remplacent la raison en réseau. Si bien que notre haute tension passe au rayon des objets surannés. Andreas Kressing s’en amuse en mitonnant nos alter égaux en sorte d’ombres plus ou moins chinoises dont la théâtralité n’a rien de romantique.

Gressig 3.jpgLes personnages sont néanmoins de bonnes pâtes. Ils sont prêts à faire l’amour au nom d’une « fraternité » que l’artiste instaure. Elle esquisse ses farces sans forcément des oraisons sous les draps. Ce n’est pas pour autant qu’il faille s’en arracher les cheveux même si des bras débordent.

Le corps semble souvent une surface réparation mais reste soumis à une chaleur chauffée à blanc. Il est en mutation et en immigration vers un autre état. Est-il déjà un survivant aux traits passés ou l’ébauche d’une nouvelle marginalité ? Andreas Kressig ne s’en préoccupe pas. Il continue sa création selon une rythmique particulière. Les gestes s’y font forcément lents dans la fixité des images. S’y éprouvent l’amour et l’abandon. Bref non seulement nous sommes à la frontière de qui nous fûmes mais de qui nous devenons. La vie remue. D’où le titre enjoué de l’exposition.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Marcelle Torn : scénographies délétères

Torn 2.jpgAvec Marcelle Torn la photographie est l'autre nom du crépuscule, sa pointe de froideur pour témoigner de ce qui est entre rêve et réalité Elle entrouvre la porte qui donne consistance moins au corps mais qu’à sa fiction. Voici le lieu où se perdre, se prendre, se pendre ou se crucifier. Voici le lieu où nous sommes toujours plus révoqués que comblés. Le tout en passant du jusant le gisant au jouissant, du jouissant au gisant comme un paquet qui retourne au silence.

Torn bon 2.jpgLa photographie fait la moue plus que l’amour au réel afin de comprendre sa gravité, sa force de bête têtue coupable d'irréparables dommages. Il ne faut pas y voir ce qu'on a aimé regarder et dont on aimerait se rincer l'œil. Il faut, nous dit en filigrane l'artiste, contempler la fosse commune de tous les marasmes, l'épicentre de notre gâchis. Mais en même temps, à travers ses images, Marcelle Torn n'a cesse d'ouvrir, comme on ouvre le banc aux plaisanteries décalées. Elle replace sous notre nez la bévue éternelle, la bavure pris pour le suc de l'harmonie dans lequel s’engouffrent tous les mensonges, silences, omissions, trahisons, bassesses.

Torn 3.jpgLes photographies l'illustrent en semblant rappeler à la femme de ne pas (trop) se dévêtir car une fois vue le voyeur n'en sortira jamais. Etant telle quelle, elle reste le désastre comme l’espoir le plus probant jusqu’à, disparaissant en presque totalité et gorgée d'eau noire, elle retrouve le néant que jamais nous n’aurions dû quitter. Néanmoins, en guise d'effacement, l’artiste en appelle encore à la vie via rappels et éléments symboliques désacralisés en jouant comme Dali sur la finesse et le luxe et la volupté. Et ce jusqu’à ce que la rose de personne ayant fait son heure, il convient de se laisser mettre au monde à l'autre bout temps.

Jean-Paul Gavard-Perret