gruyeresuisse

14/05/2018

Claude Guillaumin et les « allumeuses »

Guillaumin.jpgCelui qui fut assistant d’Irving Penn puis photographe de mode pour des magazines (Elle, Cosmopolitan, Glamour) et de grandes marques (Chanel, Clarins, L’Oréal) a fait de la femme son sujet (plus que l’objet) majeur. Il les veut « habitées vivantes et uniques ». Dès lors le vêtement de s’impose pas toujours - ou si peu et le photographe ne résiste jamais à un certain glamour en clins d’œil.

 

Guillaumin 2.jpg

 

 

 

Au Tops Models, l’artiste a toujours préféré les mannequins débutants pour leur candeur et une certaine ingénuité qui permettent une liberté de style afin de saisir une harmonie moins figée. La photographie provoque une rupture avec le bien penser mais par effet de beauté à l’instant où, habituellement, le « rideau tombe ». Entre l’épars et l'homogène, surgissent les flux persistants de divers types d’émois.

 

 

 

Guillaumin 3.jpgClaude Guillaumin sait toujours choisir un angle particulier, un système d'écluses, de déplacements : l’arête vive d'un seuil est remplacée par des dérives ironiques ou cérémonielles. L'épanouissement ose l’extase et - sinon l'obscène - du moins une certaine inconvenance programmée pour retenir la coulée de la chair et ses entêtements. La photo n’est là que pour jouer avec le corps, ce qui en disparaît ou surnage. Bref chaque femme est bien le lieu du lieu qu’elle incendie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/05/2018

Jacques Cauda et Les petites reines

Cauda.jpgPour Jacques Cauda la valeur n’a pas attendu le nombre des années. La vigueur non plus. Dès l’âge de cinq ans il fait d’une de ses conscrites sa première sirène si reine. Le tour était pris. Celui de France. Et l’artiste et écrivain n’ignorait rien de Koblet ou de Gimondi. Il est vrai que par déformation intellectuelle ou affective il cultive un goût pour les grimpeurs.

L’auteur nous livre ici des extraits autobiographiques qui suivent un vieux Tour de France moins façon « Miroir Sprint » que « Courrier Picard ». Pour autant l’auteur ne se limite pas aux exploits des coureurs. A sa manière il propose le tour de celles qui se nomme France ou de tout autre prénom et quel qu’en soit la morphologie et la découpe de leur étape. Les seins ne sont pas toujours des promontoires et certains popotins s’incurvent tels des configurations abyssales. Mais qu’importe même les étapes de plaine sont pleines de délices et d’eau d’as par la grâce de femmes fontaines.

Cauda 2.jpgPour les lèvres de Cauda tout devient coupe - sombre ou non. L’auteur devient Phénix de ses hôtes et qu’importe leur bois. Tout est bon à l’ébranlement des tempêtes - et pas seulement sous un crâne. Le désir serpente non seulement par l’existence des lacets des cols mais par les lignes droites des corridors qui mènent à des chambres étroites. Cauda y monte en danseuse pas seulement des coryphées ou des fées. Aux saturnales d’été (et d’être) tout jambon est bon et le stoïcisme anachorète ne remplace jamais l’hédonisme jusqu’en queue. Et pas seulement de peloton.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, « Vita Nova », Editions Unicité, Saint Chéron, 2018, 106 p., 14 E..

12/05/2018

Jean Luc Godard et les empires de décadence, de déclin et de chute

Godard.jpgPoursuivant son travail engagé en 2014 avec « Adieu au langage » ce « livre d’images » est autant affaire visuelle que sonore. Godard s’y inscrit en faux contre le « filmique » cher à Barthes : le son prend ici une valeur intrinsèque par les commentaires de l’auteur, les bruits et musiques, bref par les objets sonores qui traversent son film. L’auteur synthétise sa pensée sans renier des maîtres inattendus (le Savoyard Joseph de Maistre) et les autocitations (« Le Petit Soldat », « Les Carabiniers », « Week-end », « Hélas pour moi ». Mais c’est aussi un film sur la musique et sur la peinture - d’où naît le cinéma – et ici à travers des plans géniaux que la palette graphique repeint » dans des couleurs à la Matisse ou de Staël.

Godard 5.jpgNéanmoins résumer le film à cet aspect deviendrait à trahir cet opus à 4 temps. Il embraye d’abord sur une sorte de variation du « remake » des guerres et des catastrophes. Suit une vision de trains (Shanghai et Berlin Express) dont le défilement devient le parangon du défilement filmique et de l’histoire des images. La « narration » et le montage se poursuit sur les problèmes du Moyen-Orient à travers la lecture (par Godard lui-même) d’extraits d’« Une ambition dans le désert » de l’écrivain démuni et dandy Albert Cossery. Il s’achève sur l’alliance entre le concept de révolution et de la chute de l’image. Un couple est lancé dans une valse vertigineuse : l’homme tombe, il reste la femme. Elle fait la boucle avec l’exergue du film : « les maîtres du monde devraient se méfier de Bécassine : elle se tait ». Mais seule la femme sait tout de leurs massacres dès qu’ils épousent leurs passions d’empire que le film rameute.

Godard 4.jpgCet ensemble apparemment hétéroclite devient le choix stylistique pour créer - à travers les survivances et reprises de divers types d’archives iconographiques intempestives et parfois « sales » et dégingandées mais aussi sans concessions - un montage dans lequel l’image devient une matière modulable. Preuve que cette œuvre n’est pas un livre mais ne se limite pas à un « simple » film. L’image certes est reine mais elle devient la matière d’un immense feu dans la nuit du médium. De l’écran jaillit la voix de Godard plus envoûtante que jamais en ses psalmodies rythmiques au sein d’un flux d’images et de fragments textuels et musicaux que le réalisateur transforme même si trop peu de ses propres plans apparaissent.

Godard 3.jpgChaque fois qu’il filme Godard reste non seulement un essayiste de premier ordre mais le maître absolu de l’image. Celle-ci semble dans la nature même de Godard. Il en est insécable. Mais depuis très longtemps il ne s’en contente plus : sa démarche stratégique et politique ne peut s’en suffire. Godard opte pour un autre centre de gravité afin de pousser plus à fond sa philosophie. Cette attitude (paradoxale ? quasi suicidaire ?) est bien sûr louable mais néanmoins cette absence relative si elle n’est pas préjudiciable au film et son propos, manque au plaisir esthétisant sans doute passéiste du regardeur. Que Godard nous pardonne. Nous savons que dans la civilisation de Bas-Empire dans lequel nous vaquons, il reste un des rares lettrés. A sa révolution politique répond sa ferveur cinématographique sans exemple et dont l’épicurisme a été remplacé par la plus éblouissante des anachorèses.

Jean-Paul Gavard-Perret

Godard, « Le livre d’image », Cannes 2018.