gruyeresuisse

05/08/2016

Gouffres, « squelettres » et résurgences : Chloé Poizat

 

Poizat 3.pngChloé Poizat par ses dessins ne cesse de jouer de la disparition et de la transformation des êtres, des paysages et des choses. Au besoin elle en appelle aux imaginations sinon mortes du moins disparues pour activer la sienne (même si elle n’en a pas besoin). Tout devient une histoire de seuils, de voyages ovniesques, de passages, et de transfigurations. La narration, les assemblages et montages ouvrent des abîmes ou érigent d’étranges édifices.

Poizat 4.jpgIllustratrice de presse depuis une vingtaine d’années, (Le Monde, Libération, The New-York Times, La Stampa) la créatrice répond aux horreurs du monde par ses cauchemars intimes : monstres grimaçants, hybrides, cités interdites fascinent. Non seulement par leur thématique mais par la dimension graphique des œuvres. Elles font des contemplateurs des rêveurs éveillés saisis d’une délicieuse horreur par la facture du dessin et le collage/décalage de gravures et photos d’un autre temps.

Poizat2.pngTrès vite la raison se retrouve en déroute. Il n’est même plus question de se demander « que reste-t-il de nos amours ? ». La cause est entendue (perdue ou gagnée : inutile de poser le problème). Nous sommes renvoyés à une autre dimension : « enfer ou ciel qu’importe » aurait dit Baudelaire. Il se serait enivré de telles propositions où  jusqu’à l’humour s'obvie. Partageons avec le poète des Fleurs du Mal et à l’épreuve du temps le breuvage de la sorcière et suçons à ses côtés des os en marge des corps. Ce qui semble en dehors de lui  reste sans doute une des instances choisies par la créatrice afin d’halluciner le corps pour qu’il devienne « squelettre » (Boris Wolowiec).

Jean-Paul Gavard-Perret


Chloé Poizat, « Ne pas oublier », Editions Lendroit, « Cathedral Cavern », Editions Nièves.

 

Anne -Laure Lechat : Lausanne ville miroir


Lechat Bon.jpg« Landing Gardens », Adrien Rovero et Christophe Ponceau, art&fiction, Lausanne, 2016, Parution le15 septembre.


Comme toutes villes Lausanne est le lieu d'interactions sociales : les jardins y insèrent leurs partitions ludiques et leurs respirations : 29 d’entre eux y ont été revisités lors de la 5ème éditions de « Lausanne Jardins » il y a près de deux ans. La Lausannoise les a repérés avec deux autres photographes (Milo Keller et Matthieu Gafsou) au moyen d'une caméra qui n'avait rien de surveillance.

 

 

Lechat 3.jpgSans chercher les effets superfétatoires ou l’humour dont elle est capable (voir son toutou penseur…) elle a su montrer sa ville loin des sentiers battus. La cité vaudoise n’a rien d’une facticité aguicheuse ou de pure « façade ». Anne-Laure Lechat prolonge sa contemplation et le plaisir des ballades par l’intelligence en articulant l’architecture et le jardin.

Lechat2.jpgElle prouve que les deux sont réactifs et « métabolistes ». Leur jonction respire parfaitement et suggère l’idée d’innovation et de paix. L’imaginaire de la créatrice a su franchir avec discrétion des seuils. Ils restent au service d’harmonies complexes. Plis et ruptures, jeux de couleurs font que la ville et ses jardins se regardent et se complètent. Par le passage d’un lieu à l’autre, d’un moment à l’autre l’espace y devient temps. Et l’évocation de l’évènement festif diffère de la simple prise d’un moment.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/08/2016

Maël Baussand : « sweetest taboo »


Baussand2.jpgPour peu Maël Baussand serait classée, à cause de certaines des ses images, parmi les hystériques ou les sorcières. Elle revendique facilement ce mot (il fut le titre d’une des premières revues résolument féministes francophones). L’artiste - au même titre qu’Aphrodite Fur - fait scandale en montrant les organes féminins au moment des menstruations et ce en très gros plans. Cela choque et gène non seulement les hommes mais aussi les femmes qui ne veulent se reconnaître dans leur fluide corporel.

Baussand 3.jpgLaisser apparaître le flot reste donc un tabou que l’artiste lève. Au corps féminin « tamponné », sec et propre elle préfère ce qui est considéré comme sale voire détritique et qui coule à travers les poils pubiens au moment où eux aussi sont exclus de la représentation « socialisée ». Aujourd’hui L’Origine du monde du monde serait épilée pour être performative… Mais l’artiste prouve que la vision la plus crue ne peut se produire qu’au prix d’une défamiliarisation par rapport aux catégories cognitives. Lorsque la préfiguration attendue du sexe est transformée en ob-scène surgissentt non une défiguration mais une dilatation et un vol en éclat des paradigmes de ressemblance.

Baussand4.jpgL’artiste a repris le mot « dentelle »pour cette série. Manière d’ironiser son propos : la dentelle ici ne recouvre pas mais exhibe. Mais il ne s’agit pas de provocation. Comme elle l’écrit, il s’agit de témoigner « d’une grande tendresse pour l’objet-limite que demeure le sang menstruel, et pour la gestion émouvante de ses écoulements. Cette série est mon enfant mal-aimé ou bâtard, rejeté et harcelé, pour lequel je me sens un faible particulier, des dispositions spécifiques ». De quoi bien sûr faire lever des cris dans les chaumières. Ou plutôt non : la critique d’art préfère taire et occulter de telles images moins par pudeur que par gène. Et l’artiste d’ajouter « la féminité, dans toutes ses acceptations, semble constamment être un problème, comme si être femme était une indisposition naturelle ». Maël Baussand prouve le contraire. Qu’importe celles et ceux qui en perdent leurs repères.

Jean-Paul Gavard-Perret