gruyeresuisse

12/03/2016

Ralph Manfreda : unions libres



AAAManfreda.jpgC’est bien sûr une évidence : la sensualité ne provient pas de la seule nudité. Elle naît des parures qui nimbent les femmes dans la douceur originelle des matins de lumière. Entre le nylon et la chair, les jambes et leurs bas s’instruit dans la tradition érotique une grammaire que Ralph Manfreda reprend à son compte : il capte les mouvements des femmes pour « lever le moment vers l’infini, préservé à un aperçu statique de la mémoire » dit l’artiste. AAAManfreda 4.jpgIl dédie ironiquement son livre « aux 5 scientifiques américains qui ont travaillé sur l’invention du Nylon ».
Offertes de manière faussement naïve entre un état de vision et un état d’évanescence les femmes témoignent d’une vie spéculaire et fantomatique. AAAManfreda 2.jpgElles ouvrent surtout à une expérience intime de la sensorialité. Émane de chaque photographie l’impression que le temps se défait, ne semble avoir plus de prise. Exister revient à errer au fond d'un instant sans borne. La réalité ne peut être qu'une hypothèse vague.
L’érotisme n’est donc pas seulement dans les choses mais surtout dans le regard qu’on pose sur elles. Ralph Manfreda conduit lentement au sein des pulpes par le travail des surfaces qu’il apprivoise afin de les transformer en intimités. Tout est de l’ordre de la caresse et du frôlement. Et soudain d’un corps féminin surgit l’inattendu qui ne peut se saisir qu’à l’intérieur de l’attendu. C’est une présence aussi claire que confuse dans une suite de jeux de textures et de poses L’immobilité appelle le vent avec l’illusion que dans tout ce qui se défera rien ne s’abîme.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ralph Manfreda, « Destructured Realities », 726 pages, 2016.

 

09:46 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

11/03/2016

Elisabeth Llach et les "stéréo-types"

AALLA 3.jpgElisabeth Llach, « Totchic », Centre d'art contemporain, Yverdon, du 29 mars au 29 mai 2016.

 

AALLAch.jpg« Totchic » (« Chic à en mourir ! ») montre combien Elisabeth Llach pratique une théâtralité impertinente de la féminité par le dessin, la performance, la peinture et l’installation. A partir de magazines féminins ou de l’histoire de l’art elle trouve matières et formes adéquates afin de subvertir l’attention classique. Le simple glissement d’un média à un autre crée un imaginaire énigmatique, inquiétant ou drôle. Entre verve et obsessions se produit la révélation parfaitement intériorisée d’une féminité qui trouble moins la vertu que les principes de macération pervertie. Eve dans cette paradoxale Genèse se substitue insidieusement à Dieu. Il ne s’agit pas forcément de faire l’apologie des plaisirs charnels ni de valoriser des capacités mystiques mais de changer les donnes.

AALLA 2.jpgComme l’année dernière avec son exposition « A-t-elle le droit de montrer ses extrémités ? », l’artiste fait de son travail une « police » ou une politique de caractère bien trempé. Aux femmes auxquelles on demande quasiment de s’excuser d’être - sinon de tenir leur rôle d’objet - l’artiste défend une forme de féminisme actif, provocateur et drôle. La contrebandière des images joue des stéréotypes de manière orgiaque mais distanciée et fait feu du sarcasme. L’art est donc venimeux. Les œuvres sont des délices empoisonnés. A la « souffrance » des femmes fait place par la bande la « contemplation » ambiguë de ceux qui les vénèrent pour les réduire à des ustensiles sexuels.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

05/03/2016

Les cosmos de Claire Guanella

 

Guanella.jpgClaire Guanella, « Montagnes de vagues, vagues de montagnes », Galerie Marianne Brand, Genève et Epep, Carouge, 27 février - 19 mars 2016.

 

Claire Guanella propose une vision particulière : elle quitte de l'ordre du simple point de vue pour glisser vers une mise en rêve du paysage et du rébus qui l'habite. L'œil se cherche en lui comme on disait autrefois que l'âme se cherche dans les miroirs. Il y a là concentration mais aussi ouverture du champ. La peinture dans sa richesse et finesse plastique fait fonction de labyrinthe oculaire. Elle est fenêtre à la fois du dehors et du dedans. Au brillant factice de l'illusion fait place la rêverie « intelligente ».

 

Guanella 4.jpgClaire Guanella transforme chaque œuvre un cosmos constitué de formes et de couleurs. Elle prouve ce qu’Oscar Wilde écrivait « l’art invente la nature » dans un parcours initiatique entre les vagues des montagnes. Il provoque un ravissement au sein d’une confusion organisée : fluidité et pétrification s’y confondent et se co-fondent. La peinture crée le lieu où le visible transfiguré se trouve livré au vertige en une forme de contrat virtuel là où Claire Guanella cultive le paradoxe. Franchir le seuil de chacune de ses « images » ne revient pas à trouver ce qu'on attend car un tel travail ne risque pas de rameuter du pareil, du même. Le regard devient comme l’espace : agent d’unité. Une unité dont la perception libère mais n’est jamais acquise 

Jean-Paul Gavard-Perret