gruyeresuisse

14/10/2017

Marc Lagrange et les coups du charme

lagrange2.jpgMarc Lagrange reste deux ans après sa mort le peintre des cérémonies secrètes en des jeux de miroirs, de luxe et de volupté dans un esprit surréaliste où se rejoignent parfois une once de sadisme ou de masochisme doux et spectral à travers des scénographies sophistiquées.

Les élégantes s’amusent mais avec un air mélancolique issu d’un certain « après » de l’amour ou de ce qui lui a ressemblé. Surgissent, de manière complexe, différents jeux de soumission ou de séduction entre personnages, objets, situation, décor, habits, nudité.

lagrange.jpgUne étrange narration suit son cours par de telles scénographies. Ce qui est retiré à l’organique permet non de l’effacer mais d’en préserver plus que la parure : l’essentialité. Le regardeur est forcément focalisé sur les portions de corps, de vies. Dépouillé de tout superflu mais riche de ses atours le corps flotte et s’envole : il suggère l’éros et la chair avec l’intensité de la suggestion loin des schèmes admis et afin de théâtraliser des destins composites.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/10/2017

Le fromage plus que ses trous : Jacques Réda

Réda.jpgSe situant bien au-delà des préjudices portés à l’Histoire par le refus de distinguer faits et fiction; Jacques Réda fait de la poésie un instrument de brouillage moins entre les sentiments « vérifiés » et les autres, qu’entre l’immense et le petit. Et si le poète se veut responsable de son délire mais il ne se sent en rien coupable des fins dernières du monde.

Par son l’investigation Réda donne au langage un statut de dignité scientifique entre le micro et le macrocosme. Son expérience poétique est un exercice où l’imagination permet d’accéder à la réalité Par son encodage de la vie elle est opératoire entre les éléments menacées ou prédateurs qui nous guettent. Il faut donc pratiquer la poésie afin que fibrille dans la tête l’écho d’un cri face à l’infini du silence. Réda fait donc œuvre de salubrité publique en mettant face aux mots qui s’effacent, au temps qui nous largue, aux espaces qui nous perdent dans notre insignifiance.

Réda2.jpgAu sein des zones d’indétermination entre faits et fictions, la poésie semble donc la position la plus sûre pour éviter que le fromage de la vie soit mangé avant l’heure par les vers de l’Histoire (du cosmos et du quotidien) fondé sur des possibles imaginés et des hypothèses vagues. Tels des poissons rouges toujours verts, tournons allègrement dans notre bocal pendant qu’il est temps : grâce à Réda, la mémoire de ce que nous ignorons encore nous revient.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Réda, "Accidents de toilette", illustrations d’Anne Marie Soulcié Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017

 

10/10/2017

Ina Jang, Tout ce qui reste 

Jang 2.jpgIna Jang, « Utopia », Musée des beaux arts, Le Locle, Juin-octobre 2017.

A ceux et celles qui sont gênés par la photo de nu, Ina Jang évitera tout malaise. Jang bon.jpgSystématiquement les attributs de la féminité sont effacés. Ne reste du corps qu’une surface sinon vide du moins réduite à une surface colorée. Seules les postures et les chevelures sont intactes. D’une imagerie a priori suggestive trouvée sur des sites de charme japonais ne restent que des espaces anonymes. Le regardeur dialogue selon un nouveau pacte visuel : celui de la silhouette.

 

 

 

Jang.jpgLa sud-coréenne casse la « tradition » du nu féminin et de la pin-up des magazines. Et le titre laisse espérer une autre ère à la représentation du corps féminin. Par le collage, le caviardage et le traitement des couleurs en dégradé, s’instruit sa mise en abîme. L’art devient l’outil au service moins d’un sujet que d’un propos.

Plutôt que de fermer les écoutilles et rester dans l’esprit de famille de la nudité féminine, Ina Jang prouve que l’effacement devient un enjeu contre les attirances organisées. Son travail évite d’alimenter les voluptés mécaniques. Le corps reprend sa liberté par effet de spectre. Aux insomnies des voyeurs avec creux et rondeurs pharaoniques font place des Comtesses aux Pieds Nus dont la figuration n’est plus là pour se graver dans un imaginaire de papier glacé.

Jean-Paul Gavard-Perret