gruyeresuisse

10/12/2017

Roger Ballen et Asger Carlsen : quand le "ça" parle

Ballen.jpgRoger Ballen et Asger Carlsen s'amusent à distordre les corps, percer la psyché et renverser le portrait afin d'y joindre l'humour à l'animalité, le mixage des genres et le brouillage des mœurs. 23 ans séparent le Sud Africain et l'Américain mais ils partagent le même goût pour le côté noir du psychisme et de la condition humaine. Travaillant entre eux à distance grâce aux nouvelles technologies ils ne renoncent pas au "vieux" collage dadaïste et poursuivent son esprit à travers des photos collages, montages ou démontages. Jouant du grotesque, du macabre, du monstrueux et du sinistre ils s'en amusent afin de créer, face aux beautés et genres standards, leurs dysmorphies.

Ballen 3.jpgManière pour eux, comme chez les Dadaïstes, de se rapprocher d’un monde plus sain dont ils deviennent les outsiders rabelaisiens par leurs métaphores de la condition humaine. Ayant éliminé les moutons de Panurge ils créent leur abbaye de Thélème propre aux existences excentrées, périphériques. Ils soulignent tout autant par leur absurdité plastique celle du monde. Le comique fait passer la pilule amère de la transgression. Mais l’œuvre est moins cynique qu’on le dit parfois. A moins de prendre ce mot pour introduire des deux artistes dans le cercle des philosophes qui portaient ce nom dans la civilisation grecque.

Ballen 2.jpgJaillit de chaque image une poésie dégingandée et narrative : névroses, paranoïas et schizophrénies du monde occidental trouvent une assise. Le subconscient devient les matières et manières premières des deux moines paillards. Ils ne craignent pas de chatouiller où ça fait mal mais restent moins intéressés à des luttes spécifiques qu’à la remise en « formes » du concept d’être humain. L’univers désaxé permet de montrer des situations et des sexualités qui sont souvent anxiogènes. Les deux néo dadaïstes les rendent grotesques. Il faut les prendre comme deux plaisantins essentiels toujours prêts à creuser ce qui se cache sous la surface du surmoi et du moi. Bref en de telles images où les créateurs font flèche de tout bois, le « ça » parle » : il ne bégaie pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/12/2017

Judie Bamber : le très proche et le lointain

Bamber bon.jpgJudie Bamber crée dessins et peintures à partir de sources photographiques en passant d’images génitales ou de sex-toys à des paysages marins impressionnants par leur minimalisme monochrome. De 2005à 2014 elle a travaillé sur le projet « Are You My Mother? » où elle a recomposé en lavis ou dessins des poses érotiques tirés des Polaroids que son père avait pris de sa mère dans les années 60 - époque de la naissance de l’artiste.

Bamber.jpgInstallée à Los Angeles, Judie Bamber explore les thème du genre, de la sexualité lesbiennne, du temps et de la mémoire. Parfois presque nubiles et innocentes (si ce n’était ce qui les travestit) ses personnages mais tout autant ses natures mortes et paysages semblent des carapaces qui les rendent inaccessibles. Nul marin ne s’aviserait de les faire grimper à son mat de cocagne. Car les mouettes sont moqueuses. Du blanc brode leur robe. Mais de telles Vénus écrasent tels des avortons les Ken qui bandent leurs muscles. Elles ont d’autres chattes à fouetter et savent que sous la mâle enjôleur se cache le principe du ménage et de la machine à laver.

Bamber 2.jpgJulie Bamber préfère les fleurs dont les pétales ont une chair blonde. Elles sortent d’où les serpents ont planté une semence, mais elles n’y retourneront pas. Le diable avec sa fourche et ses oreilles acérées devient une langue des brebis ou un coquillage sur Venice Beach. L’œuvre dans son minimalisme narratif et optique est incroyablement puissante. Les objets deviennent des principes d’équivalence. La naïade, aux maîtres nageurs, préfèrent les sirènes de cérémonies plus douces et secrètes sans que jamais l’œuvre ne régresse à une simple théorie du genre. Seul l’art fait résistance par effet de poésie radicale qui ignore le repli.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/12/2017

La légèreté de l’être : Luciana Pampalone

Pampalone 3.jpgLes photos de mode de Luciana Pampalone dépassent très largement le simple cadre marketing. Mannequins, accessoires, mises en scène, etc. tout ramène à l’univers des années d’entre les deux guerres mondiales. Mais c’est moins rétro qu’il n’y parait. Existe un retour au réel d’aujourd’hui. Le noir et blanc des films muets ne manquent ici et paradoxalement jamais de « couleurs ».

Pampalone.jpgL’artiste reste la maîtresse des prises et reprises au charme débordant. Elles dépassent les bornes temporelles. Existe toujours un rire implicite, une vie par le ravissement proposé : les êtres et la nature dansent entre grands espaces et plans rapprochés en une perpétuelle partie de séduction.

Pampalone 2.jpgLes gammes immuables de reconnaissance prennent soudain une allégresse entre les anfractuosités d’un arbre et les mouvements d’une jupe autour de hanches. Se déploie un vertige là où la photographe biffe les précipices. Rien n’a lieu que la dynamique des corps et l’immuable torsion de la beauté de la nature. Pétrification et passage créent un flux au milieu des discontinuités évènementielles et des poses.

Jean-Paul Gavard-Perret

Luciana Pampalone, Robin Rice Gallery, New-York, décembre 2017.