gruyeresuisse

10/10/2016

Jef Gianadda : rouilles et houles


Gianada.jpgJef Gianadda, Peintures et sculptures, La menuiserie, Lutry, du 30 septembre au 16 octobre 2016.

 

C’est vieux comme le monde la peste est en l’homme comme la rouille sur le fer. Néanmoins l’Assomption demeure. Et pour le symboliser Jef Gianadda transforme les formes en abstraction. Restent les cheminements des matières qui se tordent sur leurs rebords pleins de brume : on voudrait y deviner une imminence de ciel. On voudrait un bleu intime, un désert, une vibration dans une pureté presque noire. Mais en lieu et place la rouille symbolise la fragilité de l’existence quelle que soit sa nature.

Gianada2 .jpgNéanmoins de ce qui pourrait sembler une négativité, surgit un dépassement quasi mystique qui loin d’être l’incarnation accomplie est le scandale absolu par l’émergence de la « voix » des matières. Se vidant d’elles-mêmes elles atteignent un dénuement et une immédiateté. De telles images sont à la fois nos complices et notre refoulé. Y flamboient les sensations d’un seuil de remontrance. Elles abattent, rebondissent, reviennent pour aller jusqu'au bout de ce qui ne se pense pas encore dans leurs vibratos les plus secrets.

Jean-Paul Gavard-Perret

11:14 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

08/10/2016

Iris Gallarotti : profondeur du dessin


Gallarotti 2.jpgIl faut au dessin "juste" une ouverture, unique et momentanée, une ouverture qui signe l’apparition comme telle. Mais ce "juste" n'est pas facile même si a priori tout le monde peut se penser dessinateur. Iris Gallarotti donne à son art une forme de dissemblance programmée. Elle touche au plus profond car le réel échappe à ses tenants et ses aboutissements. Lignes de fuite et fragmentations nous laissent orphelins de lui au profit de nos desseins et notre énigme. De minuscules traces d’encre apparaissent, s’accumulent, se dispersent selon des mouvements complexes où un certain érotisme n’est jamais loin.

Gallarotti.jpgIl convient de déambuler sans but dans l'œuvre afin de comprendre comment la masse du monde prend forme et comment les œuvres transforment leur propre statut. Elles sont le fruit l'histoire d'un combat entre la forme et l'effacement dans le corps à corps que se livre l'artiste devant la feuille de papier en sa quête d'une image-mère.

Gallarotti 4.jpgIris Gallarotti ne se veut pas chercheuse de trophée imaginaire à ramener chez elle mais d'un regard du plus profond de l'être, là où se trament notre vie, notre pensée, notre affect et notre corps. Au rêveur endormi fait place l’insomniaque rêveur sidéré par ce que le dessin étale et condense en transposant l’image du rêve dans un autre champ de perception sensorielle. L’hallucination est provoquée par effet de surface. Le dessin n’est plus équivalence, il n’est pas un portant visuel du réel mais son point de repère, son point de capiton, son nœud parfait qui n’a pas besoin de corde et qui donc ne peut être défait.

Jean-Paul Gavard-Perret

Iris Gallarotti, "Je de m…", "Tu me m…", Galerie Alexandre Motier, Genève, 2016 et  février1917, Local-Int, Bienne.

05/10/2016

La peinture est le poème qui creuse les images - Etel Adnan

AAAADnan.jpgEtel Adnan est née en 1925 à Beyrouth. Après des études à la Sorbonne et à Harvard, elle a enseigné la philosophie en Californie. Des livres sur la guerre civile libanaise comme "Apocalypse arabe" ou "Sitt Marie Rose" (devenu un classique de la littérature de guerre) l’ont placée comme une des voix les plus importantes du féminisme et de la lutte pour la paix. Son œuvre plastique se construit à partir des éléments basiques composés en une architecture puissante et première. Elle est exposée dans le monde entier. AAAaDnan2.jpgPar son inscription néo « cubiste » elle se situe loin du naturalisme comme du symbolisme. Au sein de l'éclatement des procédures picturales, des circuits de diverses possibilités se croisent. Etel Adnan a horreur des effets : à un express qui déraille elle préférera toujours une suite de pas dans le désert. Toute l’œuvre n’a pour but que de faire jaillir « la chose qui fait le lien avec tout le reste. C’est ce que nous appelons notre personne. Il y a un lien qui se fait involontairement, qui est là, c’est notre sensibilité, c’est notre identité… C’est une même personne dans des lieux différents. Tout art est une fenêtre ouverte sur un monde auquel lui seul a accès » écrit l’artiste.

Aaaadnan3.jpgSon œuvre rappelle aussi la puissance de l’amour : « Amoureux, on devient un oiseau : l’on tend le cou et entend un chant que l’on n’attendait pas. On est sans voix ». Néanmoins la créatrice sait que la plupart des êtres refusent de céder à la puissance d’un tel sentiment. C’est pourquoi son travail se fait un appel afin que les êtres osent ce risque et ne se contentent pas de croupir dans la médiocrité. C’est le seul « salut » terrestre. Il permet de supporter les ruptures dans la réalité. « Celles-ci créent des abîmes métaphysiques où la nature du temps se dévoile à nous » mais ce temps est pour la créatrice moins un état qu’une énergie. Elle doit lier les événements et les êtres dans une aspiration et le respect de la vie et non des idéologies célestes porteuses de nuages donc de pluies diluviennes. Etel Adnan préfère donner présence à la lumière du jour en découpant l’espace par signes, formes et couleurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

Etel Adnan, « A Tremendous Astronomer », 12 octobre – 19 novembre, Galerie Lelong, Paris.