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02/04/2018

Karine Tissot par delà des rigidités de l’art

Tissot.jpgKarine Tissot, « Les Chroniques de l’art contemporain », L’Apage, Infolio, 2018, 216 p.

 

Karine Tissot dirige le CACY Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains qu’elle a créé 2013. Historienne de l’art, elle a travaillé entre autres au Musée d’art et d’histoire de Genève, puis au Mamco. Curatrice elle enseigne l’histoire de l’art et pratique une critique d’art pertinente et incisive. Armée d’une connaissance exhaustive des arts classiques elle demeure résolument ouverte aux expériences les plus avancées comme le prouve son rôle au sein du CACY

Tissot 2.jpgLe grand mérite de son approche est  de - sans refuser l’unité structurale d’un cheminement - ne pas s’enfermer dans l’unité d’un seul système. Son parcours « prêche » d’ailleurs pour elle. Elle a tout compris de l’art et quoique plus analyste que praticienne elle pourrait faire sienne la phrase de Cézanne lorsqu’il affirmait “ si pour boucher des blancs je mettais quelque chose au hasard je serai forcé de reprendre tout mon tableau en partant de cet endroit ”. Car l’auteure pratique de même : elle rebondit d’un article à l’autre afin de provoquer des ouvertures. Chaque analyse crée une énergie « spatialisante » au sein des nombreux trajets d’artistes. Tous ceux qu’elle retient participent d’un projet très particulier dans leur genèse de l’espace. L’auteure a défendu par exemple Sophie Bouvier-Auslander qui ne cesse d’explorer le champ des possibles sous des formes multiples qui sont possiblement transcrites par le dessin.

Tissot 3.jpgL’approche de Karine Tissot tient à la fois du tissage et du métissage. Parmi les artistes présents ici se retiendront autant des artistes de Suisse qu’internationaux : de Peter Aerschmann, Luc Andrié, Edouard Chapallaz, Mio Chareteau, Frédéric Clot à Thomas Flechtner, Franziska Furter, Andrea Mastrovito, Tatzu Nishi, Gregory Stauffer, Bernard Voïta, etc.. Pour les « illustrer » la critique sort du discursif et entre dans l’incursif. Son livre prouve par exemple combien l’abstraction n’est pas forcément une idéalisation et encore moins une conceptualisation ni même la seule fin de l’art. L'impertinente offre des épiphanies très particulières frappées de ce que certains prendront parfois mais à tord pour des non-lieux. D’où l’importance d’une approche où il n’est pas seulement à la peinture-peinture de « perler ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Bob Carlos Clarke et les frénétiques

Clarke 3.jpgLe photographe britannique Bob Carlos Clarke est considéré non sans raison comme sulfureux et est connu pour ses clichés sensuels, fongueux mais sombres. Certes les prises sont sans équivoques : sous des doigts la pression d’un soutien-gorge agonise, les couples « s’enlanguent » et s’alanguissent, déferlent en des successions d’étreintes pour atteindre des limites extrêmes. Les peaux sourient aux mains qui invitent à traverser de deux vers le un.

Clarke 2.jpgClarke ose donc l’approche des territoires de l’intime interdits et suaves, histoire autant de s’envoyer en l’air que de s'éloigner de toutes les règles et obligations sociales. Pour preuve le rouge du désir n'est traité qu'en noir et blanc afin de souligner un ordre particulier fait autant de perte que gain en des torrents qui se passent de lits. Le photographe inscrit le mouvement sinueux de courants innombrables là où bien des frontières étaient transgressées momentanément dans les années 90 du siècle dernier. La fureur de vivre semble animée d'un seul souci : il n’y a plus de temps à perdre autour des écrous noirs où se défont les cambrures.

Clarke.jpgL'amour rend-il la liberté ? Pas sûr. Il permet néanmoins une pause ou plutôt un défouloir aux pulsions adolescentes dans les bals de lycéens de Cork ou dans les parcs et les discothèques de la ville. L’alcool, la musique, les vêtements aisés à retirer font le reste : ils permettent à une explosion sexuelle de prendre corps face l’éducation compassée entre autres des écoles privées britanniques. Afin d'y résister, demeurent les plus longs des baisers. Bien d'anciens élèves de tous les pays peuvent s'y retrouver.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bob Carlos Clarke, "The Agony & The Ecstasy", Editions, Jane & Jeremy, Londres, 2018, 90,00 £

01/04/2018

Victor Fatio : les territoires repliés

Fatio.pngBarbara Polla, « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes », Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.


L’exposition « La prison exposée » est organisée par la « Fondation pour l’histoire des Suisses dans le Monde » et Barbara Polla en est la curatrice. Elle émane d’une première brève exposition qui a eu lieu en 2017 à l’occasion des 40 ans de Champ Dollon, avec publication d’une livre, avec les photos de Victor Fatio et les dessins de Patrick Tondeux. Cette exposition s’inscrit dans la problématique du respect de l’autre et des droits humains fondamentaux quelles que soient les personnes concernées. Grâce à la collaboration avec Champ-Dollon et à la présence d’artistes contemporains l’exposition permet de réfléchir sur l’altérité et la difficulté d’accepter « l’autre », de surmonter l’obstacle de la différence et de la diversité pour transcender certains rejets. Les stéréotypes ne doivent pas nous induire. Ils ne sont pas à sucer.

Fatio 2.pngMais pour cela il faut vaincre les idéologies qui appellent à l’exclusion. Souvent les idées reçues sont des animaux bien gras et l’élémentaire humanité bascule. Le travail des artistes devient un contre feux. Le genevois Victor Fatio après de multiples reportages et séries sur divers sujets s’est intéressé à la prison afin de changer nos points de vue sur le milieu carcéral. Après diverses études il a suivi une formation à la Haute école du travail social de Genève. Il travaille depuis 2001 à la prison de Champ-Dollon en tant qu'intervenant socio-judiciaire. Ses 16 années d'expérience lui ont permis de voir in situ ce que public ignore, veut ignorer et ne peut même pas imaginer. Il a immortalisé des clichés d’un lieu de vie ou l’humain occupe malgré tout une place centrale. L’expérience photographique permet de donner au reportage sur un lieu hermétique un moyen de casser les murs pour laisser voir ce qui se passent à l’intérieur.

Fatio 3.pngLes images exhibent les indices d’identités cachées derrière ces murs afin d'avancer dans la compréhension d’une communauté honnie. La prison n’est plus considérée seulement comme l’île des pestiférés où les « exilés » vaquent, raturés du monde derrière les frontières de béton et de barbelés qui les ensevelissent. Barbara Polla veut - entre autres - dénoncer que ceux qui sont enfermés, le sont parfois pour de simples raisons d’immigration. En croyant tenter leur chance ils se retrouvent à l’état de damnés. Il faudrait parfois un peu d’imagination et d’humanité pour casser les fantasmes que l’opinion contribue à forger en se contentant de demander la prolifération de tels murs.

Jean-Paul Gavard-Perret