gruyeresuisse

24/04/2018

Barbara Polla herself : refondations de l’éros

Polla.pngBarbara Polla, « Ivory Honey », dessins de Julien Serve, New River Press, Londres, 201

Barbara Polla frappe fort pour son premier livre de poèmes écrit en anglais. L’éros  - comme le titre l’indique  - est chauffé à blanc mais conserve son «taste of honey » chanté jadis par les Beatles. La Genevoise demeure en effet miel et abeille. Pour l’homme elle reste « a dream machine / flying in the sky ». Elle semble se soumettre à cette condition de maîtresse et servante mais n’est en rien soubrette. Cœur romantique certes, elle sait bien des choses sur la mécanique des sentiments comme de l’érection. A celles et ceux qui l’auraient oublié l’auteure et galeriste reste éminent médecin. D’où peut-être sa liberté d’écriture pour parler du plaisir féminin. D'autant que le transfert d’une langue maternelle à une langue foraine lui permet d’être encore plus « crue », directe et crédible.

Polla 2.jpgBarbara Polla ne se contente pas pour ses poèmes d'un minimum vital du plaisir. Elle le pousse avec humour et de multiples références au sein de l’Histoire du monde et la marche du temps. Si bien que plus que le corps de la femme c’est le corpus féminin qui sous la grande nacre du ventre n’a plus rien de famélique. Il se revendique pour ce qu’il est et qu’importe si son lustre rend jusqu’aux vieux boucs novices. A sa manière l’auteure secoue les hommes et devient cowgirl des taureaux afin qu’ils ne l’ennuient pas le dimanche mais lui donnent du plaisir.

Polla 3.jpgUne fois de plus l’auteure étonne et dépote. Elle prouve qu’il existe toujours de belles surprises dans une belle personne. C’est à la fois féroce et poétique. Parfois des abats sont marqués d’étoiles de mer qui finissent en queues de poisson. Les étalons ne sont pas forcément d'or. Qu’importe pensent certain(e)s si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Mais la poétesse fait tout pour. Et Julien Serve indique par ses dessins une certaine marche à suivre… Rappelons pour finir que juste après la belle préface de Frank Smith, l'amazone offre à tous les Moïse ses tables de la loi. Pour sûr, ils ne resteront pas de marbre. Ainsi, celle à qui jadis on voulut retirer la langue, la tire à son tour. Par ses injonctions, son ironie, sa sensualité elle brouille les cartes qui donnent de l’atout au seul mâle. Elle en demeure la reine cœur mais aussi le Joker.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/04/2018

Laure Gonthier la généreuse

Laure Gonthier.jpgLaure Gonthier, « Le Cadavre Exquis », à L-imprimerie, Lausanne, 4,5,6 mai 2018.

L’année dernière Laure Gonthier a accueilli dans son nouvel espace de travail au Séchey les 15 artistes de « L-imprimerie » pour participer à un cadavre exquis. Chacun(e) a créé une photographie, un dessin, une sculpture ou un texte inspirés par l'indice de l'artiste qui le précédait. La créatrice présente ce projet collectif. Apparaissent divers réseaux de veines et de racines. Certaines montent vers le ciel, d’autres s’enfoncent vers le sol mais pas forcément celles qu’on croit. Tout devient empreintes de corps ou de végétaux obscurs présentés dans divers changements d’échelles. Souvent les images créent le renversement d’une géométrie euclidienne pour déplacer les marges et les ordres de marche.

Gonthier bon.jpgLes œuvres sous leurs différents aspects retiennent un paquet de la force vitale par les empreintes rhizomatiques qui les innervent. De tels travaux produisent des écarts. Ils font jaillir un bouquet éclatant. Soudain une forêt explose de ridules ou de masses plus compactes. L’art devient aussi une aventure humaine, un arbre de vie, l'énigme, la mesure infinie du lien et du liant. Cette approche refuse l’empreinte trompeuse du « muséable ». Laure Gonthier la remplace par d’autres ruses. L’art s’ouvre et se place au centre d’un désir de voir, de découvrir, d’éprouver ce qui se passe.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/04/2018

Tania et Lazlo : images mentales, songes et berceuses

Tania et Lazlo 3.jpg"Le Temps d'un Silence" est une histoire visuelle à plusieurs niveaux de « lecture ». La femme devient une Lilith à la recherche de qui elle est. Insomniaque rêveuse elle semble renoncer aux flambeaux du dicible pour se mêler à des lieux où l’absence à elle-même ne peut que se renforcer.

Tania et Lazlo.jpgNéanmoins une quête a lieu. Se prolonge même. Nouvelle Chaperon Rouge les loups l’accompagnent. Mais elle semble hors d’atteinte. Tania et Lazlo la présentent en des scènes de rêves ou de cauchemars dans l’imminence d’un jour à naître ou à disparaître. L’héroïne semble à la fois terrifiée mais son ébahissement lui ouvre des portes. Existe une audace nocturne. Et les deux artistes ouvrent des portes afin qu’elle quitte un monde où elle ne fait que mitonner et tâtonner.

Tania et Lazlo 4.jpgSur la nappe du monde et ses luzernes, la femme devient le grand trèfle, l’autre de la nuit immobile et l’envers de son propre spleen. Mystique d’une certaine manière, elle consent à la mélancolie mais à la lisière d’une forêt des songes elle dit le vœu d’un jour dont elle attend l’anneau. Elle espère de nouveaux rites et un sabbat inédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tania et Lazlo, "Le Temps d'un Silence", Editions Galerie Ségolène Brossette, Paris, 2018.