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06/04/2018

Philippe Jaccottet et Henri Thomas : le « parjure poétique »

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Fata Morgana propose une correspondance pénétrante entre deux poètes aussi discrets que majeurs. Elle traverse pratiquement un demi-siècle ; débuté en 1940 elle se terminera à la mort de Thomas en 1993. Les deux partagent une vie simple et la poésie des transparences. Une phrase de Thomas peut résumer leurs œuvres : « Une rue tourne et passe dans la vitre comme une journée entière, avec sa fatigue. » Les lettres témoignent de ce dont les deux amis sont les créateurs : l'alchimie de l'étrange du quotidien, l’incantation à l'extraordinaire dans l’ordinaire là où le temps tourne parfois comme le lait.

 

 

Jaccottet Thomas 3.jpgLes deux partagent sinon la baudelairienne «extase et horreur de la vie » du moins son délice et sa difficulté. Ils sont réunis ici par un échange majeur autour de la littérature à l’épreuve de sa pratique dans le « Parjure » que le poète suisse définit ainsi : « Personne ne l’a mieux compris que vous ; c’est que le point de départ vous est parfaitement connu ». A  savoir le secret situé dans l’esprit et « que tous subissent et très peu tentent de comprendre. » Si bien que le problème de la communication poétique est dépassé : « rien n’est encore exprimé (…). Naturellement les rêveries prolifèrent, je n’arriverai jamais à couper à travers – je ne vois le soleil qu’en sous-bois. »
Jaccottet Thomas 2.jpgJaccottet et Thomas restent en chemin vers les images naïves et sourdes que le jour ne peut montrer. « Mais jamais jusqu'à la chair, /Mais jamais jusqu'au soleil » tant les arches de nuit demeurent profondes. Néanmoins les auteurs tentent d’en venir à bout et se le disent comme pour s’encourager dans leurs quêtes au fil de pelote de laine du temps. Les mots le tricotent parfois s'en amusent parfois tout en permettant aux poètes d’instaurer leur religion tels deux fidèles dévots de l’indicible dans l’ici-même.

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Jaccottet et Henri Thomas « Pépiement des ombres », (Correspondance), Edition établie par Philippe Blanc, Dessins d’Anne-Marie Jaccottet, Postface Hervé Ferrage. , Fata Morgana Editions, Fontfroide le Haut, 2018 , 248 p., 26 E.

Rosa Brux : au nom des femmes

Brux.jpgRosa Brux avec les Archives contestataires, « Essayer encore, rater encore, rater mieux », Centre Culturel Suisse de Paris, 21 avril au 3juin 2018.

 

Le C.C.S. permet de rappeler que l’année 68  et les suivantes ont entraîné des changements politiques et sociaux en Suisse comme ailleurs. La production artistico-politique de la Suisse Romande de l'époque fait figure de repères pour comprendre l’évolution de l’art et ses liens avec la contre-culture. Rosa Brux exhume des documents inédits dans cette exposition. Elle permet d’aborder également des figures emblématiques sous un angle original.

Brux 2.jpgRosa Brux par tout un jeu de montages illustre la montée d’un féminisme renaissante L’exposition prouve que la vision du corps est le fruit d’un héritage culturel social, religieux et comment elle put s’en dégager. La femme n’est plus la « noire sœur » (Beckett) plus ou moins occultée. En Suisse peut-être plus qu’ailleurs elle s’est prise en main face à une certaine passivité masculine. La créatrice déplace les lignes afin d’évoquer comment se cache ou est spolié le secret de l’identification.

brux 3.jpgLa force centrifuge de la photographie,  des sérigraphies et leurs assemblages n’est pas là pour soulever du fantasme. Elle appelle à l’existence de désirs et de situations refoulées jusque là. Un « érotisme » d’un genre particulier apparaît. Il ne s’agit plus de jouer avec des images qui ne seraient que des ancres jetées dans le sexe pour que s’y arrime "du" masculin. Rosa Brux cherche moins l’éclat des « choses » visibles que celui du vivant.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/04/2018

Torbjørn Rødland : l’ancien et la nouvelle

Rodland bon.jpgLes photographies de Torbjørn Rødland sont des fleurs inattendues, des glaïeuls incendiaires mais toujours subtils. Le photographe ordonne le monde mais comme s’il repassait par un certain chaos pour lui accorder une nouvelle chance

Rodland 3.jpgIl arrive que certaines femmes soient « les très chères » de Baudelaire qui ne gardent que « leurs bijoux sonores ». Mais d’autres - comme le photographe lui-même - cultivent l’aporie jusqu’à l’humour. Elles sont même prêtes à donner leurs cheveux pour que les Trump se prennent pour des Beatles.

 

rodland 2.jpgC’est dire si les femmes se moquent des pouvoirs. Sans doutes parce qu’elles gardent celui de rester érigées. Mais l'homme est voué à "l'alternance incompréhensible" (P. Quignard). C'est pourquoi le pouvoir est un problème masculin. Il caractérise sa fragilité, sa faiblesse, son anxiété. A l'image de son éjaculation dont la volupté est une perte. Ce qui en résulte est tristesse et tarissement sauf si Torbjørn Rødland - passant par là - les sublime.

Jean-Paul Gavard-Perret

Torbjørn Rødland, The Touch That Made You », Fondazione Prada, Milan.