gruyeresuisse

19/12/2017

Familles je vous hais - Robert Walser

Walser.jpgRobert Walser , « L’Etang et Félix », trad. de l’allemand par Gilbert Musy, 96 pages, 8,50 €, Zoé editions, Genève

Les Editions Zoé poursuivent le travail d’édition de Rober Walser et proposant des œuvres souvent méconnues comme « L’Etang et Félix » - deux brefs récits dialogués. Le second d’ailleurs a été mis en scène au siècle dernier. S’y retrouve un des aspects premier de l’œuvre de Walser : la capacité de dire, sinon tout, du moins l’essentiel en une écriture minimaliste. Sortant des voiles de la pudeur, se dégageant de toute graisse et pompe, l’écriture met l’accent sur un monde bien étroit sans négliger une ironie à la Beckett. Divisé en vingt-quatre fragments « Félix » est fulgurant et suggère une jeunesse vécue sous le joug puritain. Chaque membre de la famille en prend pour son grade. Les grands parents sont des potentats, la mère toujours occupée n’en peu mais. L’auteur règle ses comptes et Jacob von Gunten (le narrateur de "L’Institut Benjamenta") n’est pas loin.

Walser 2.pngAvec « L’Etang » (premier texte de jeunesse) propose la sous-couche initiale sur le même sujet. Ce texte était à l’origine destiné uniquement pour la sœur du futur écrivain. Il est ici accompagné d’une postface qui donne la clé de ce texte écrit en suisse allemand (et non en allemand) afin que les mots utilisés aient un sens particulier que la traduction a forcément du mal a faire apprécier. Le narrateur écrit (déjà) : « J’aimerais presque mieux ne plus être nulle part que de rester ici ». Et celui-ci s’en donne à cœur joie (si l’on peut dire). Ne pouvant ouvrir la bouche en « live » - il écrit tout ce qu’il pense des « noces chez les bourgeois ». Durrenmatt n’est pas loin. Et le texte est terrible dans sa précision clinique. Toute la cruauté de l’auteur fait de son texte le parfait manuel de désolation créé pour le rire de sa sœur. La crudité du verbe et celle du monde et de sa morale sont des « arguments » qui donneront à l’œuvre un caractère souvent inégalable.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:39 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

18/12/2017

Cig Harvey : ces petits riens qui font tout

Cig Harvey Bon.jpgPratiquant un réductionnisme assumé la photographe Cig Harvey n’a pas besoin de contextualiser ses sujets pour les faire briller. Ne restent que des situations souvent surprenantes et essentielles. En cette perte d’amarres la photographie n’erre pas pour autant : elle retient le réel par petits bouts d’attention.

 

Cig Harvey 3.jpgC’est plein d’alacrité, d’humour, de tendresse. C’est aussi un moyen d’éviter de porter sur un « point de vue » un simple regard distrait et d'y plaquer de l'émotion factice. Se crée une expérience originelle où l'œil est ému par l'impact de ce qu’il perçoit.

 

Cig Harvey bon 2.jpg
L'oeuvre photographique transforme le réel selon des jeux de lignes et de couleurs. La créatrice aère plus qu’elle ne remplit l'espace selon une rythmique particulière. Moins peut-être celle de la vie que de la poésie des petits riens, des choses vues ou scénarisées. S’impose un tempo qui décompose le réel par l'assaut réitéré de ses « morceaux ». Ils vibrent dans le vide comme les notes acérées et agiles de Wes Montgomery.

Jean-Paul Gavard-Perret

17/12/2017

Mélanie Veuillet : le design est en prison

Veuillet bon.pngMélanie Veuillet, “Tools of disobidience », Editions Patrick Frey, Zurich. “Littéralement et dans tous les sens”, CPG, Genève.

Mélanie Veuillet née à Sierre et ancienne élève de l’HEAD de Genève et de la Gerrit Rietveld Academie d'Amsterdam - documente astucieusement les formes d'organisations humaines et leurs conceptions qui ont partie liée avec l'aliénation, le contrôle et la surveillance. En 185 photographies la créatrice présente dans « tools of disobidience » des d'objets fabriqués clandestinement par les détenus d'établissements pénitentiaires de la Suisse Romande.

Veuillet.jpgIl s’agit de répliques fonctionnelles d'ustensiles de la vie hors des murs des geôles. Fabriqués à partir de matériaux de récupérations ils prouvent comment l’imaginaire peut avoir droit de citer au sein des colonies pénitentiaires et de ses contraintes : manque d'outils, surveillance, nécessité de dissimuler ces créations. Les matériaux sont modifiés, combinés et réutilisés. Ils perdent leur fonction première pour en retrouver d’autres.

 

Veuillet 3.jpgMélanie Veuillet a photographié ces objets in situ de manière radicale. Ils sont présentés comme dans un catalogue de vente par correspondance. La froideur n’exclut pas une forme d’évanescence, d’évasion et de poésie. Emerge un jeu d’écume loin de toute banalité. Il suggère un bain d’oxygénation en « répons » à l’enfermement. Les objets se déploient hors banalité et dans des formes qui transforment la rhétorique de l’objet par un design « libre ».

Jean-Paul Gavard-Perret