gruyeresuisse

23/11/2017

Les questions sans réponses de Pieter Hugo

Hugo.jpgLes portraits, paysages et natures mortes de Pieter Hugo ont une force rare et complexe. L’œuvre renverse les visions binaires, expose la fracture entre les idéaux et le réel et casse ce qu’on veut faire croire et ce qui existe dans les plis d’une société fragmentée non seulement entre les blancs et les noirs mais selon bien d’autres lignes de fractures. L’identité sud- africaine postapartheid présentée dans la série « Kin » (2006-2013) montre comment désormais se déploie les disparités économiques et les diverses traditions du pays. L’auteur y poursuit dans son propre pays ce qu’il entama au Nigeria, Ghana, Liberia et Botswana.

Hugo 2.jpgPortraits et paysages sont hypnotiques quel qu’en soit le sujet : les townships surpeuplés, les zones minières en désuétude, des intérieurs de maisons modestes, mais aussi des photos plus intimistes et révélatrices d’un doute. Le photographe ne triche jamais. Entre espaces publics et privés, il montre l’écart croissant qui sépare les nantis des autres. Le pays est de plus en plus coupé, blessé, violent, la ségrégation se poursuit en de nouvelles donnes.

Hugo 3.jpgTout le travail tente de répondre aux questions que l’artiste se pose « comment vivre apaisé dans un tel pays ? Comment endosser la responsabilité́ de l’histoire passée et dans quelle mesure doit-on le faire ? Comment élever des enfants dans une société́ si conflictuelle ? ». L’artiste ne trouve pas de réponses. Hugo 4.jpgMais il présente son pays d’un œil critique, contemple l’autre et lui-même afin comprendre le poids de l’histoire et le rôle que chacun tient désormais dans cette société nouvelle. De fait l’œuvre montre par la variété des prises une diffraction absolue. Impossible de trouver un sens sinon d’une segmentation que l’artiste présente telle quelle entre violence et beauté d’une puissance inégalée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pieter Hugo, “Between the Devil and the Deep Blue Sea”, MKK Dortmund, 23 novembre 2017 au 13 mai 2018, -

11/01/2017

Lisa Azuelos ou les dalidâneries

Dalida2.pngLe film « Dalida » est fabriqué pour le rêve (frelaté) des sans dents, des midinettes et une secte gay très particulière. L’enchanteuse vaque en robes de soie, telle une comtesse aux effluves de santal et aux épaules d'albâtre. Elle gaine l'imaginaire (ou ce qu'il en reste) des visiteurs d'un soir soumis à l’impéritie d’une série de clips et de scènes compassionnelles. Le biopic (comme c'est souvent le cas) ne peut donner que ce qu’il est : une hagiographie tarte. Dalida libère des bulles, marche sur l'eau. La secrète sécrète ses douleurs pour consoler les vivants selon une catharsis à deux balles. On ne lésine pas sur le lacrymal et les blessures inoubliables. Reste l'effusion de lieux communs et clichés propres à fanatiser les adeptes nostalgiques de la diva des stucs et des strass.

Dalida.jpgPreuve que lorsque l’intime se décline façon « people » il est « estoufagaille ». La fée amorosa agite les bras, craint la vapeur des jours qui passent, le tout dans un chromo où la volupté du visible se perd en camaïeu ornemental. Aux ivrognes du réel et du cinéma il faudra d'autres appâts que cette mythologie complaisante. Certes les spectateurs, en acceptant un tel programme, se veulent esclave volontaire d'un leurre. Quand la diva sourit tombent de leurs yeux de « conquis j’t’adore » (Bashung) des larmes de félicité. Il est vrai que dans ce film, la brune qui la réincarne propose des rondeurs toniques que l’original ne possédait pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lisa Azuelos « Dalida » (film)

08/11/2016

Sous le strass : Hadley Hudson

 

Hudson 4.jpgHadley Hudson, “Persona, Models at Home”, Texte de Michael Gross, 2016, Hatje Cantz verlag, Berlin, 2016

 

 

 

Hudson.jpgHadley Hudson cultive une passion particulière pour les modèles masculins ou féminins de la mode. Elle les photographie non « on stage » mais dans l’intimité de leurs intérieurs à Londres, Paris, New-York, Vienne, Berlin, Zurich. Influencée par le concept cher à C. G. Jung de “Persona” elle montre comment joue l’être et son masque chez des vedettes (ou en espoir d’accéder à ce statut) à peine adultes et déjà réduits à de simples images.

Hudson 3.jpgLe livre (qui rassemble ce qui fut d’abord un reportage pour Die Zeit) devient une manière de monter le dessous des cartes de l’industrie du luxe et de sa piétaille la plus voyante. La photographe propose une embrasure : elle fait moins spectacle qu’elle interroge le regard. Et ce parfois de manière impitoyable. Hadley Hudson crée ce qui dans le visible fait trou et demeure caché. L’artiste ne juge pas : mais ce qui se voit dans ses images n’est plus les porte-manteaux de la mode mais. dans un expressionnisme particulier cette « persona ». Elle perce loin des effets « cintres ».

Hudson 2.jpgExiste l’off-scène. Il est à la fois un voyage dans le palimpseste de la photographie et une approche vers l’intériorité des silhouettes fantomatiques. Le cliché crée la mise en abyme d’une autre histoire, d’autres désirs - voire d’un vide. Le mutisme du modèle soumis au culte de la monstration orthonormée est remplacé par le cri sourd ou abasourdi. Celles et ceux qui sont saisis dans d’autres filets acquièrent un statut concret, vivant, et non plus « figuré ».

Jean-Paul Gavard-Perret