gruyeresuisse

05/08/2018

Patrick Lichfied : le corps en pente douce

Lichfield bon.jpgPatrick Lichfield montre ce qui reste lorsque le réel est dégagé de tout emmerdement et que l’obstacle du vide est franchi. Il « oblige » à entrer dans le vertige. Et quoi de mieux que l’aréole gonflée du sein de la passagère d’un taxi à New York ou les ailes artificielles d’un ange rattaché à un crochet et dont le corps repose sur le dos.

Lichfield 2.jpgLe photographe éloigne le sens désolant de la réalité en de telles pentes douces. Il prend le parti du rêve aux intensités pacificatrices. Tout est alors possible : la nudité évoque le désir : il n’est que caressé au sein d’une solitude sans tristesse. Tout reste « calme, luxe et volupté » (Baudelaire) entre les parenthèses enchantées du suspens de tout sinistre. La lumière n’est plus l’illusion de la nuit mais le vertige d’un monde dégagé de ses vicissitudes.

 

 

Lichfield.jpgLe réel n’est plus le mur où le voyeur se cogne. Sa porte s’ouvre vers la beauté qui fascine (sans le plaisir qui tue). Soudain le voyeur n’a plus à peser ses fantasmes au trébuchet de l’inquiétude, à l’ajustoir des tourments. Sa conscience vétilleuse s’efface par l’éclair d’une folie de voir dont le grain légende le monde. Et ce des premières lueurs de l’aube à celles du crépuscule. Lumière que lumière en quelque sorte par la sève des corps.

Jean-Paul Gavard-Perret

Patrick Lichfield, « Heatwave », The Little Black Gallery, Londres, Aout 2018.

24/07/2018

Histoires d’eau de Don Herron

Herron.jpgDon Herron a photographié 1978 à 1993 des personnalités - d’abord d’un Los Angeles puis d’un New York freak ou underground - dans leur baignoire. L’idée germa lorsque le photographe travaillait pour le « Village Voice ». Il s’agissait de donner un visage différent aux artistes bohèmes dans leur conteneur ou récipient idéal : celui des ablutions lascives ou non.

 

 

 

 

Herron 2.pngSe retrouve tout le gotha de la bohème artistique de l’époque : Keith Haring, Peter Hujar, Robert Mapplethorpe, Cookie Mueller, Peter Berlin, Charles Busch, Ethyl Eichelberger, Annie Sprinkle, Holly Woodlawn parmi beaucoup d’autres. A travers ce lieu intime, il exprime de manière crue le glamour, la joie et parfois le tragique d’une communauté en ébullition. Certains des modèles se prêtent de manière naturelle et sans apprêts à de telles prises. D’autre à l’inverse se scénarisent, voire s’auto célèbrent.

 

 

Herron 3.jpgPour certains la baignoire n’est qu’un emballage du type sachet de cacahuètes - et où celles-ci se laissent voir. D’autres se dissimulent sous des bulles ou de la mousse. Herron exprime avec amusement et fun ce « face à face » avec ses modèles. Et leur saisie est doublée par les souvenirs provocateurs, drôles ou intenses de ses modèles. L’artiste les a rapportés pour immortaliser leur expérience dans l’East Village de l’époque.

Jean-Paul Gavard-Perret

Don Herron, « Tub Shots », Daniel Cooney, New-York, du 13 Septembre au 3 November 3, 2018

 

 

07/07/2018

Mark Swope : rien mais pas plus

Swope.jpgMark Swope rabat le caquet des prétentions architecturales californiennes. Mulholland Drive n’est pas sa tasse de thé. Il ne fait pas monter la sauce du spectral. La ville plus qu’assoupie semble morte. Elle est plus vide que celles des peintures de De Chirico. Pas d’avant garde dans de tels décors : c’est le degré sinon zéro des constructions du moins l’état minimaliste de banlieues interminables de la moyenne bourgeoisie.

Swope 2.jpgCelle qui a évité la pauvreté mais ignore tout des fragrances upper classes. Et le minimalisme n’a presque plus besoin d’être un « genre » : il est induit par les lieux. Néanmoins Mark Swope le renforce en induisant de manière sous jacente son « au commencement la répétition ». Les zombies qui logent là ne se montrent pas. Ils gardent bien de donner signe de vie comme s’ils avaient peur de contaminer leurs voisins. Ils les laissent tels qu’ils sont. A savoir comme eux-mêmes.

Swope 3.jpgChaque photographie devient un radeau qui ne méduse pas. Le visionnaire montre le vide. C’est pour lui le moyen de défier des mystificateurs de l'absolu californien qui prennent les regardeurs dans les filets du lyrisme urbain. Face à eux il cultive sa vision un rien humoristique mais en rien moraliste. Un tel tissu citadin devient l'erreur essentielle. Certes elle ne justifie pas de tout mais permet de montrer une réalité où les habitants tentent de se remettre au son du zonzon des climatiseurs. Le monde brille par tout ce qui en lui signifie une absence. Existe par rebond une sorte de métaphysique ironique de l’american way of life. Bref la ville dort. En plein jour.

Jean-Paul Gavard-Perret