gruyeresuisse

08/11/2017

Romain Slocombe : Tokyo Gate et post-postmodernité

Bondage 2.jpgTokyo reste le centre de bien des transgressions. Elle devient désormais la « City of Broken Dolls ». Romain Slocombe photographie de jeunes femmes dont le propos est de muter au sein d’un univers médicalisé, sexuel et technologique. Les égéries s’affichent sous des bandages, plâtres, supports médicaux telles des victimes de traumatismes inconnus.

Bondage 3.jpgLes plus belles filles de la « Métropolis » s’enlaidissent selon leurs propres canons de beauté qui mélangent éros et thanatos. La relation qu’elles suscitent ressemble à un vide. Et ces poupées cassées inventent une nouvelle forme de bondage, de Grand Guignol, de « fantasy » violente et un fétichisme médical inédit. A travers leurs mises en scènes et leurres, elles dénudent les fils grossiers de l’excitation libidinale et laissent dériver les fantasmes vers des zones troubles.

 

Bondage.jpgEn se "dérobant" les poupées rappellent que la chair désirée reste une existence irréelle, "accidentelle". La sidération bascule vers une désidération programmée là où les articulations du discours sexuel sont à la fois démembrées et remontées de manière perverse. D'où la folie de ces nouvelles "situationnistes". Elles engagent le regard en des chausse-trappes et des impasses nécessaires loin des poses et des illusions de l’imagerie où la femme est l'infirmière docile des désirs masculins.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11/10/2017

Chronique des ségrégations : Luisa Döor

Dorr 2.jpgLa photographe brésilienne Luisa Döor a rencontré l’héroïne de la série qui porte son nom (« Maysa ») au moment de l’élection de « Jeune Miss Brésil Noire». Elle a appris à cette occasion la coexistence de deux concours : un pour les noires, un pour les blanches. L’objectif serait de donner leurs chances aux jeunes filles noires dans un pays - on l’oublie trop souvent - gangréné par le racisme. Près de la moitié de la population est noire mais reste marginalisée et déclassée. Rappelons que dans ce pays à forte composante métisse plus un être est foncé plus il est considéré comme mal né et mis d’emblée au banc de l’échelle sociale.

Dorr 3.jpgAprès ce concours Luisa Döor a suivi la jeune fille pour un projet de portfolio qui a muté en un travail plus ambitieux et politique. Que Maysa ait remporté le titre de Miss est devenu anecdotique. Il s’agit de montrer comment des « perdants » (même gagnants des prix peaux de chagrin) luttent pour la reconnaissance sociale et un certain niveau de vie. L’artiste montre aussi la transformation physique de son modèle dans, écrit la photographe, « un pays entrain de se perdre ». Luisa Döor a d’ailleurs l’intention de suivre son héroïne sur un long terme.

Dorr.jpgPar les photographies et la stratégie de son projet l’artiste manifeste un phénomène indiciaire qui annonce ou répète quelque chose d’inquiétant. La « révulsion » du simple effet de surface par celui de la peau. Celle-ci opère une stigmatisation de facto. L’œuvre devient productrice d’une fable hélas trop connue de la « marchandise » humaine. Même le concours le plus anodin et qui s’affiche innocent, rappelle l’extrême vieillesse du présent et la suprême jeunesse du passé et de ses stéréotypes.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/09/2017

Betty Tompkins et les extatiques

Tompkins bon.pngL’iconoclaste Betty Tompkins revient sur le diagnostic de ses confrères en art au sujet de la sexualité. En plans très rapprochés elle provoque les séismes de la petite mort : celle qui ne ravage pas comme jadis l'épidémie de grippe espagnole, mais celle qui ensorcelle au prix d'une énergie incessante. Il suffit de parvenir à imiter les gestes sinon de tout le monde du moins de celles et ceux qui savent atteindre lisière, rivière, tumulus pour sauver de la détresse psychique. L’artiste capture les signes d’un paradis : il n’a rien d’artificiel. Ce qui reste de « romantisme » prend un caractère aussi impressionniste qu’expressionniste. Jaillissent des pensées en abîmes par effet d’émotions extatiques. Un présent immuable remplace le morcellement sinistre des instants. Il n’est en rien un point insignifiant entre le poids d’un passé nécrosé et la vanité d’un avenir douteux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Betty Tompkins, « Solo show », Kunstraum, Innsbruck, du 20 septembre au 11 novembre 2017.