gruyeresuisse

17/04/2019

L'archéologie du filmique de Jean-Luc Godard

Godard.pngRetiré à Rolle dans son petit "studio" (qu'il compare à un "atelier de peintre" - pinceaux et brosses compris pour solliciter son invention) Godard poursuit un "livre d'images"  à coup de films courts qui "ne peuvent se faire et ne doivent pas se faire" (dit-il). Après 65 années de cinéma, au delà de "Pierrot le fou", "Masculin Féminin", "Vivre sa vie", "Alphaville" , "Nouvelle vague", "Le Mépris", sa suite de l'"Histoire du cinéma" remont(r)e tout par sa "main". Celle peintre collagiste-cinéaste afin de repenser le monde et l'image.

Godard 2.pngC'est l'occasion - au moment ou Arte présente le mercredi 24 avril - deux de ses films phare - de rappeler que Godard est un certes un cinéaste politique mais aussi un filmeur drôle, maître de la forme et des couleurs. Celui qui fut d'abord peintre a subi l'influence du cinéma hollywoodien (dont Nicholas Ray) avec un souci maniaque des couleurs primaires et anti-naturelles afin d'arracher le cinéma à une simple reproduction du réel.

La couleur vibre parfois pour elle-même sans forcément de sens symbolique. Et de saturations en sursaturations son "Livre d'images" est ponctué de références picturales. Pour autant Godard demeure un fantastique "peintre" de la nature. Elle acquiert chez lui une présence particulière : que ce soit le Léman dans ses derniers films mais tout autant lorsqu'il filme en travelling Anne Wiasemsky dans "One plus One".

Godard 3.pngDominant les évolutions techniques, Godard les a utilisées comme plasticien afin de contester le cinéma lui-même. Après sa période maoïste et de la Villeneuve à Grenoble il restera attaché aux techniques pour les détourner entre beauté classique ou "trash". L'acte de représenter implique donc toujours une poésie qui alterne avec une violence contre la représentation.

Coloriste mais aussi cadreur Godard fait de la forme une question de fond comme d'ailleurs les citations - une de ses "marques de fabrique". Leur sémantique dans un processus de régurgitation est un processus cognittif. Gordard s'y fait gardien de l'histoire de l'art par une suite de mises en relation et d'association en créant du neuf avec de l'ancien par effet de collage d'éléments personnels ou non comme dans son "Livre d'images" et ce en détournant le droit d'auteur.et s'autorisant tous les emprunts.

Godard 4.jpgS'éloignant du cinéma politique et de résistance de l'époque "La Chinoise" et  création de groupe "Dziga Vertov" soutenu par Les Cahiers du Cinéman ) il crée "politiquement du cinéma" (dit-il) pour que le totalitarisme soit coupé du bain capitaliste qui le prépare. D'où l'importance pour lui de la violence et de la guerre (impérialisme américain, lutte des Black-Panthers, etc.).

Pour autant Godard n'est pas dogmatique. L'échec de sa période maoiste le prouve : il s'y sentit coincé. L'impasse de son travail d'interview des Palestiniens témoigne qu'on ne sait pas (lui compris) entendre et voir et que le documentaire ne sert et n'a jamais su montrer les guerres.

Godard 5.pngTous ses accords et désaccords produisent désormais des mélodies pas contrepoints. Ils illustrent combien Godard est avant tout peintre et musicien dans ses éléments de montage et de coordinations, le rythme ou la décompositions du temps ("Sauve qui peut la vie").

Dans son article "montage mon beau souci" comme avec "A bout de souffle" le réalisateur insiste sur le découpage puisque tout se fait au montage jusqu'à mépriser totalement la narration : "Made in USA" est sur ce plan un exemple parfait. ou encore "Nouvelle vague" où l'histoire - qui tient sur un timbre poste - est atomisé par une narration hors de ses fonds.

Godard 6.jpgDésormais Godard tourne sans acteur (si ce n'est son chien dans "Adieu au langage"). Néanmoins le réalisateur a mis dans ses films tous ceux qu'il admire. Il se fit passeur et parfois pygmalion (Anna Karina, Anne Wiasemsky) avant que Anne-Marie Miéville passe de devant à derrière la caméra.

Entre les stars et lui  émerge le gagnant-gagnant d'un  "be to be" : Godard bénéficie de leur prestige et eux du sien. Et l'acteur devient lui-même une "citation" par ce que chacun représente au sein de sa propre cinématographie.

Godard 8.jpgGodard enfin est capable d'autodérision rarement soulignée. La critique préfère respecter l'icone en oubliant le hâbleur impénitent qu'il fut un temps. Il se mit en scène sous "JLG" et s'est complu dans cette image au sein de numéros d'oracle vivant ou de bouffon médiatique dont il sut sortir.

Demeure désormais le réalisateur de l'émotion et de l'inconscient plus que du discours. Avide de mots il est avant tout poète de l'Image. Chez lui elle fait penser au moment même où elle peut nous échapper et est montée comme telle entre effort et spontanéïté, opacité et clarté - les deux étant aussi évidentes l'une que l'autre - afin de faire saillir dans l'être et le monde ce qui s'y cache de plus primitif et de plus sourd.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/04/2019

Tristan Félix contre l'idôlatrie de l'apparence

Ovaine.pngTristan Félix rameute par la fiction une présence qui n’a rien de forcée. Ovaine est bien plus que son double. Ses métamorphoses sont là pour pénétrer d’une manière non discursive bien plus que les secrets du coeur de la créatrice. Elle nous met en "repons" avec un monde multiforme. D'où l'impression d'un voyage, d'un aller sans retour pour espérer rebondir plus avant par un tel manuel de "félixité".

 

Ovaine 2.jpgLa chronologie ne crée pas ici une continuité analogique sinon de type surréaliste. Au milieu de rapprochements inexplicables (?),  l'être  peut non seulement la bête mais se la doit. Le roman devient un bestiaire à travers des chemins qui semblent mener nulle part. Mais un tel propos hirsute réduit le "rêve de d'Alembert" à un divertissement d'ilotes.

Tristan Ovaine.pngS'élabore une procession fabuleuse dans un discours polyvalent où grâce à la vie animale la fiction devient la "théorie des exceptions" romanesque mais aussi un poème en prose polyphonique. Existe là une franc-maçonnerie esthétique et hérétique. L'héroïne comme son auteur n'y avance pas masquée mais impossible de les voir aller "une" et tout droit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tristan Félix, "Ovaine La Saga", Tinbad Roman, Editions Tindbad, Paris, 228 p., 23 E, 2019.

 

11/04/2019

Barbara Polla et les femmes en mouvement

Polla shaun_gladwell.jpgLa galeriste française Magda Danysz et la Suissesse Barbara Polla (Analix Forever, Genève) sont complices depuis longtemps. La seconde est  curatrice de la nouvelle exposition de la galerie Danysz où est présentée une série de vidéos en hommage - et quel hommage ! - aux femmes. Avec « Fucking Beautiful » (2017) la galerie réunissait six artistes femmes vidéastes. "Moving Women" élargit le propos : 4 femmes (Dana Hoey, Clare Langan, Yapci Ramos et Lee Yanor), et 4 hommes (Laurent Fiévet, Shaun Gladwell, Erwin Olaf, Mario Rizzi) créent des visions de femmes en mouvements : parfois sûres d'elles parfois soumises au doute eu égard à leur position en divers eaux troubles ou tours  d'écrou.

Polla Dana_hoey_danysz.jpgL'ensemble crée beaucoup d'émotions de nombreux registres. Dans la vidéo de Shaun Gladwell, de l'océan dépasse un visage de femme casquée en aviatrice. Il s'agit de celui d'une célèbre pilote ("double psychique" du vidéaste) partie à la recherche de son mentor disparu en mer. Le même esprit préside à la vidéo de Clare Langan où une mère et sa fille s’embrassent, nagent, fusionnent à la surface de l’eau. Parfois néanmoins le portrait de la femme est plus violent ou douloureux mais toujours nourri de réel : aux boxeuses, fières, invincibles de Dana Hoey font place des femmes hantées ou engluées en des situations plus difficiles (camp de réfugiés, en Jordanie chez Mario Rizzi).

Polla lee_yanor_.jpgChaque film est d'une beauté perturbante et ouvre bien des portes. La convergence de diverses luttes passe par la poésie visuelle où s'inscrivent divers parcours et un appel à l'amour loin des tartes à la crème des leçons de conduite. Le féminisme devient un humanisme au sens profond du terme ; il est à la fois existentiel et politique, le tout avec élégance et loin des enfumoirs brumeux. L'engagement n'a rien de claironnant : il passe par le corps des femmes et les droits qui leur reviennent  au sein de diverses situations. Celles-ci produisent des chroniques vertigineuses mais tout autant accessibles là où les "embarquements" intensifient l'espace et élargissent l'aura des femmes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Collectif, "Moving Women", Galerie Danysz, Paris, du 13 avril au 16 mai 2019.