gruyeresuisse

15/08/2018

Tim Trzaskalik : un chapeau rond pour les mystiques

Trzaskalik.jpgEssayiste et poète, Tim Trzaskalik a traduit en allemand, entre autres, Philippe Beck, Emmanuel Faye, Arthur Rimbaud. Dans son propre travail, créant les intervalles qui trouent le continu du logos, il propose un mouvement où un mot ne cesse de renvoyer à d’autres mots, où un vers peut s’entendre tel un vocable refait à neuf, à condition d’interrompre le défilement des vers de haut en bas pour y revenir à contre-courant. En cette vision « épique » l’action est interrompue, trouée d’ellipses.

 

 

Trzaskalik 2.jpgEt si la poésie parle même de la propre personne du poète mais en évitant ses piètres secrets : « Nous naviguons avec pomme de grenade, / figue, épi et colombe. / Et souvent c’est notre grand zaïmph / qui tient la barre, / car au grand large / commencent oui et non. /(…) /Nous sommes soufflés et courantés. » Surgit un nouveau type de précision: Le poète parle de l’être humain en interrogeant les gestes réels des bipèdes. Chaque texte décrit séquelles et cadence des cordes d’un nouveau solfège. Le vers lui-même s’identifie à un battement hétérométrique assez souple pour se laisser dicter le rythme par la matière à dire : "Fil ficelle lacet cordage cordelle et rets. Il y a là lamentations ou élégie, péans, colophons, codas, répons, beuglantes et chamades". Cela suppose de mettre en tension la musique des sons et le silence comme matrice de la parole.

trzaskalik3.jpgReste l’essentiel, les éléments « Brumés et éclairés. / Piratés et chocardés. / (Par des nomades du nord / d’une vieille feuille ?) ». Néanmoins fidèles en cela au poète « nous restons, / car capitaine lit bien les cartes » et « Un bon marin ne prend du vent que ce qu’il veut. ». Mais ce qui compte : la musique avant toute chose là où le sujet lyrique se confond avec la main qui écrit et afin que "que chaque mystique devienne un chapeau". Car si toute vie est un coup monté comme le savait Artaud, le poème ne peut se contenter d’en peser les nervures. Pour éviter ce piège il suffit d’écrire de tout son corps afin que le couvre-chef d’un Clov beckettien habille la tête des ailés.

Jean-Paul Gavard-Perret.

12/08/2018

L’idée de l’art et l’art de l’idée : Jean-Luc Parant

Parant.jpgJean-Luc Parant, « Manifeste et boule de gomme », Collection « Feuilles d’herbe », Genève, 2018, 64 pages, 11.20 CHF / 8 €

De Genève, Alain Berset toujours fidèle à sa vocation de proposer des petits traités de « transsubstantiation » édite un livre majeur de Jean-Luc Parant. Preuve que le sculpteur maître des boules ne se limite pas à cette seule activité. Il reproduit des œuvres d’art connues de Beuys, Filliou, Michaux, Dubuffet, Sol Lewitt, etc.. Pour autant il ne s’agit pas d’un travail de faussaire d’un nouvel « Avida Dollars ». C’est une manière de prouver que l’art n’est pas la propriété de ceux qui peuvent se payer les plus « belles » signatures. Ne pouvant distinguer la substance (ou l’accident) de l’œuvre que son essence, il faut donc les recréer « en matière »

Parant 2.jpgDès lors ce travail parallèle est proche du travail sur la forme élémentaire et facilement remodelable des boules. Le livre questionne et explicite ce transfert. Il permet par ailleurs de prouver que chacun de nous est à la fois un créateur et un résistant. Pour Parant en effet les grandes œuvres gardent en elle la «liberté d’être copiées», parce qu’elles possèdent «la liberté d’appartenir à tous». Copier n’est pas souffler : il s’agit d’un geste politique à plus d’un titre. Il permet à l’artiste de préciser sa pratique et sa conception de l’art.

Parant 3.jpgCelui-ci n’a plus rien d’unique et de sacré. Il est rendu non seulement visible mais « touchable » et praticable par cette proposition d’un nouveau ‘multiple mais un ». Autant que l’original il fait naître un espace rêvé. Des yeux et la sphère-monde comme aux œuvres « plagiées » tout est contenu dans un incessant va-et-vient entre le regard, la main et l’oeuvre dont le chant singulier prend un nouveau sens. Existe une nouvelle histoire de l’art et de ses rêves Ils lient un artiste à un autre et nous invitent vers les plus hauts sommets de l’imaginaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

08/08/2018

Suspensions : Claudie Dadu

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Vus de loin - tant le « trait » est fin - les dessins de Claudie Dadu semblent des cadres vides. Il est vrai que l’artiste travaille avec un « résidu » corporel : le cheveu. Ce qui fascine est la capacité de reconstruction graphique que la créatrice en « tire ».

 

 

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Certes, et par essence, le cheveu est souple mais encore faut-il le transformer en mouvements capables de donner à Duras, Sagan et autres femmes (entre autres les fameuses « salopes » qui luttèrent pour la légalité de l’avortement) une manière de faire l’éloge de celles qui contribuèrent à la grande libération du XXème siècle car pour la première fois de l’Histoire la femme reprenait ses droits sur son propre corps.

 

 

Dadu 2.jpgCette économie de moyen crée une grâce poétique et graphique rare. Organique, la « ligne » incarne par elle-même le sens d’une telle recherche. S’y traduit - avec un détournement habile de la sensualité et de l’humour - l’aspect charnel d’un discours où le corps qui devient celui de l’art. Preuve que la création peut tenir à un cheveu selon une poésie intempestive où le réel prend pied sous l’écume des jours selon une forme d’utopie activiste. Elle permet à la dessinatrice de traiter ses louables obsessions avec détachement et par la bande.

Jean-Paul Gavard-Perret

Claudie Dadu, Litterature Mineure, Maison Dagoit 2018, 8 E..