gruyeresuisse

26/02/2018

Offices hérétiques d’Annie Sprinkle la provocatrice

Sprinkle 3.jpgChez Annie Sprinkle le rire et le sarcasme de l’érotisme remplacent son angoisse. La femme devient la maîtresse des jeux telluriques possiblement hard-core. Elle joue la vénale plus que la concubine avec complaisance et pour satisfaire ses propres plaisirs lesbiens. Elle offre ses seins à celles qui les méritent et se souviennent que le verbe « lesbiazein » signifie lécher. Ce dernier n’est en aucun cas lié à la culpabilité et encore moins au péché.

Sprinkle 2.jpg

 

Pour de telles gorgones le puritanisme ne concerne jamais la sexualité. Et celui-ci se nourrit des objets qui assouvissent les pratiquantes. L’univers est donc celui de gynécées émancipés. Les défaillances masculines sont donc ignorées. D’autant que les matrones de la photographe ont d’autres chattes à fouetter. Les notions d’activité et de passivité sont pour elles lettres mortes. Leur débauche n’oppose pas le « phallos » (dont elles se harnachent) aux divers « spintrias » récepteurs.

Sprinkle.jpgLes aimantes n’ont plus besoin de se soumettre à l’ « inspirator » d'un mâle dominant. Elles s’en remettent à elles-mêmes et aux objets dont elles usent et abusent. De telles femmes sont libres et festives. Elles savent ce que jouer veut dire. L’amour prend un statut ludique et ravageur qui dérange l’ordre des mâles. Chacune des héroïnes se dévoue à ses sœurs en ignorant le mot de chasteté dont le stupre devient le parfait opposé. Il est chez la féministe photographe et performeuse américaine toujours joyeux. Pour elle, aux âmes enjouées le talent n’attend pas forcément le nombre des années. Il suffit d’en faire état dans l’opulence des actes au sein de théâtres, thermes ou autres maisons d'oisiveté.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/02/2018

Du dévoilement à l’hypnose – Mona Kuhn

Kunh 2.jpgMona Kuhn, dans série "Bushes and Succulents", alterne des photos de coraux et de femmes nues. L'objectif : souligner la perfection des lignes et créer au-delà de l'apparence "réaliste" de véritables visions du merveilleux. La photographe reprend la problématique Georgia O'Keefe et ses peintures florales. Sa série devient une célébration particulière du féminin en le poussant sinon vers l'abstraction du moins la métaphore.

Kunh 3.jpgLes nus proprement dits, dans leurs traitements techniques métalliques, rappellent les expérimentations d'un Man Ray et représentent selon l'artiste une réponse à certains courants féministes. Il en va de même avec les coraux. Ils offrent à l'intimité un biais astucieux à ce que la chair ne pourrait suggérer. Le saut dans l'éros prend par voie de conséquence une dimension poétique. La vulve y apparaît loin de la chair. Mais cette distance n'a rien d'un mouvement de recul et d'anachorèse. Elle fait le jeu de la proximité. Le sexe y devient un corps imagé et invaginé par illusion d'optique..

Kunh 1.jpgLe sexe féminin vu de près n'est donc jamais offert tel quel mais "re-présenté" afin de dépasser les limites libidinales ou les désynchroniser de leur objet. Le corail porte donc secours au féminin afin que le plaisir visuel se détache du désir. Se produit une "déformation" insoluble au fantasme. Elle permet une émotion plus sophistiquée. Et la femme acquiert une autre beauté : celle d'un mystère hypnotique. Sa nudité devient princeps : elle est moins sexuelle que génésique.

Jean-Paul Gavard-Perret

21/02/2018

Quand Nan Goldin dévore les yeux des voyeurs

Goldin 3.jpgL’œuvre de Nan Goldin est une sorte de journal intimiste et libre où les femmes sont montrées sans fard dans leur quotidien parfois très rude (euphémisme) parfois bien plus relâchée. L’ensemble est aussi critique, caustique que sourdement nostalgique. S’y retrouve le coup l’œil spontané et incisif de la photographe.

Détachées du discours féministe pur et dur les œuvres se rapprochent parfois d’une forme particulière de fantastique quotidien voire d’un certain grotesque volontaire et programmé. Les failles du monde occidental sont mises en évidences. La femme n’est plus montrée comme sujet à fantasmes ou sinon de manière ironisée.

goldin 2.jpgL’artiste se plaît à plagier les codes qui font de la femme l’objet des hommes et de leurs désirs prédateurs,
Ce qui tenait au départ chez Nan Goldin à une guerre des sexes prend au fil du temps plus de flexibilité et de subtilité. La sidération change d’objectif. Mais la stratégie des narrations demeure toujours la même : elle éloigne de tout artifice (ou à l’inverse les grossit démesurément) et fait émerger un ailleurs du quotidien qui n’est en rien une promesse de Paradis terrestre du même tel que les mâles le « cultivent » en leur jardinage secret.

La femme n’est plus seulement une image, la photographie non plus. Le corps présenté n’est plus celui qu’un voyeur peut pénétrer. Au mieux il rebondit dessus. Bref l'activité mimétique de la photographie capote pour un autre plaisir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Art Bärtschi & Cie, Genève, à partir du 22 mars 2018.