gruyeresuisse

18/04/2018

Animaux joyeux (ou non) de la misère – Antoine D’Agata

D'agata bon.jpg« Contamination » proposent une trentaine de tirages couleur et noir et blanc d’Antoine D’Agata. Elle couvre 20 ans de travail et se complète d’une installation vidéo inspirée de son dernier film Atlas. Les prises semblent parfois esthétisantes mais de fait elles restent la résultante d’une recherche radicale sur la condition humaine des exclus soumis à la prostitution, la violence urbaine et la drogue. L’artiste cherche néanmoins toujours là beauté là où il n’existe apparemment que la perte et le néant qui jaillit ici par la chair elle-même.

 

D'agata 4.jpgCelui qui affirme « Le terme d’artiste ne me convient pas; c’est trop lourd. Je me vois plutôt comme un agent de contamination », met à nu les êtres que Guyotat nomme « les joyeux animaux de la misère » (Gallimard). Tout est grinçant voire scandaleux et blasphématoire. La douleur reste en effet présente. Et le photographe s’immerge totalement dans ce monde pour ressentir au plus près un peu de ce que ses « modèles » vivent au sein de pulsions sexuelles qu’elles doivent assumer.

D'agata2.jpgChaque prise instruit des situations brutales mais de manière aussi prégnante qu’indirecte. D’Agata transforment les scènes de saillies, de prises dans les bordels en des sortes d’hallucination. Au sein de la violence une sorte d’élan lyrique prouvent comment les esprits redeviennent animaux. Et ce n’est pas un hasard si dans cette série, une photographie de chien errant jouxte celles des hommes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Antoine D’Agata, « Contamination », Charbon Art Space, Hong Kong, 2018.

09/04/2018

Les territoires repliés (suite) : les vidéos d’Ali Kazma et de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige.

Kazma.jpgLes vidéastes proposent leur regard sur l’enfermmement dans le champ de l’exposition organisée par Barbara Polla : « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes » ( Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.) Les créateurs ont posé ou introduit leurs caméras là où il n’existe ni vent ni voile. Les corps sont forcément happés par un certain viatique du néant. Les vidéos renvoient de la concentration carcérale vers une autre concentration. Celle du regardeur qui est soudain « sorti » du flux habituel des images courantes.

Kazma 3.jpgCes vidéos soulignent l’universalité de beaucoup d'aspects de la prison, de son espace-temps spécifique (Ali Kazma) ou de la création de système d'existence envers et contre tout (Joana Hadjithomas & Khalil Joreige). Les deux films de ces derniers - « Khiam » (prison naguère située dans la zone du Liban occupée par Israël et par sa milice supplétive) - montrent 6 anciens détenus, assis sur une chaise et qui parlent en fixant la caméra. Existe une forme d’expérimentation sur le récit (en particulier dans le premier film) : l’image se reconstitue par lui. Comme se reconstruisent - dans le second et par les mêmes ex-détenus retrouvés quelques années plus tard - la prison désormais détruite, une mémoire et un imaginaire.

Kazma 2.jpgLa vidéo "Prison" (filmée en Turquie) d’Ali Kazma est un travail de résistance compris par l’artiste comme celui du corps en tant que dernier « lieu » de préservation de l’individualité, de la lutte contre le pouvoir et l’uniformisation. Ali Kazma filme non des prisonniers, mais l’architecture carcérale afin de montrer la contrainte que la prison impose au corps afin de limiter ses mouvements selon une manipulation calculée. « La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps dociles » écrit Barbara Polla. La violence subie est donc montrée par deux biais différents. Les vidéos s’appuient sur la vue de ce qui a été vécu et qui demandent aux détenus une lutte perpétuelle pour la survie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

06/04/2018

Rosa Brux : au nom des femmes

Brux.jpgRosa Brux avec les Archives contestataires, « Essayer encore, rater encore, rater mieux », Centre Culturel Suisse de Paris, 21 avril au 3juin 2018.

 

Le C.C.S. permet de rappeler que l’année 68  et les suivantes ont entraîné des changements politiques et sociaux en Suisse comme ailleurs. La production artistico-politique de la Suisse Romande de l'époque fait figure de repères pour comprendre l’évolution de l’art et ses liens avec la contre-culture. Rosa Brux exhume des documents inédits dans cette exposition. Elle permet d’aborder également des figures emblématiques sous un angle original.

Brux 2.jpgRosa Brux par tout un jeu de montages illustre la montée d’un féminisme renaissante L’exposition prouve que la vision du corps est le fruit d’un héritage culturel social, religieux et comment elle put s’en dégager. La femme n’est plus la « noire sœur » (Beckett) plus ou moins occultée. En Suisse peut-être plus qu’ailleurs elle s’est prise en main face à une certaine passivité masculine. La créatrice déplace les lignes afin d’évoquer comment se cache ou est spolié le secret de l’identification.

brux 3.jpgLa force centrifuge de la photographie,  des sérigraphies et leurs assemblages n’est pas là pour soulever du fantasme. Elle appelle à l’existence de désirs et de situations refoulées jusque là. Un « érotisme » d’un genre particulier apparaît. Il ne s’agit plus de jouer avec des images qui ne seraient que des ancres jetées dans le sexe pour que s’y arrime "du" masculin. Rosa Brux cherche moins l’éclat des « choses » visibles que celui du vivant.

Jean-Paul Gavard-Perret