gruyeresuisse

12/09/2017

Betty Tompkins et les extatiques

Tompkins bon.pngL’iconoclaste Betty Tompkins revient sur le diagnostic de ses confrères en art au sujet de la sexualité. En plans très rapprochés elle provoque les séismes de la petite mort : celle qui ne ravage pas comme jadis l'épidémie de grippe espagnole, mais celle qui ensorcelle au prix d'une énergie incessante. Il suffit de parvenir à imiter les gestes sinon de tout le monde du moins de celles et ceux qui savent atteindre lisière, rivière, tumulus pour sauver de la détresse psychique. L’artiste capture les signes d’un paradis : il n’a rien d’artificiel. Ce qui reste de « romantisme » prend un caractère aussi impressionniste qu’expressionniste. Jaillissent des pensées en abîmes par effet d’émotions extatiques. Un présent immuable remplace le morcellement sinistre des instants. Il n’est en rien un point insignifiant entre le poids d’un passé nécrosé et la vanité d’un avenir douteux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Betty Tompkins, « Solo show », Kunstraum, Innsbruck, du 20 septembre au 11 novembre 2017.

22/05/2017

Mark Boulos autour du monde


Mark Boulos 2.jpgTraversant le documentaire et la fiction, le réalisateur américano-suisse Mark Boulos partage sons temps entre tournages et expositions. Il réussit ce que peu d’artistes arrivent à faire : lier l’ethnographie à la vie réelle dans une hybridation de genres :documentaire et installation. L’artiste parcourt des lieux eux aussi hybrides : le Londres de la City, le conflit dans le delta du Niger, des scènes de tournages à Hollywood, etc..

Mark Boulos.jpgLes rapports entre le cœur des êtres humains reste au centre de son travail. Dans son documentaire «All That Is Solid Melts into Air» (2008) il compare la crise des marchés financiers américains avec les rituels protecteurs de rebelles nigérians démunis combattant les sociétés pétrolières. Avant même le 11 Septembre, il présenta dans « Self-Defense» (2001) le portrait d’un sympathisant d’Al Qaida à New York. Avec «No Permanent Address» (2010) il explore une des guérillas philippines marxiste et paysanne Plus loin de l’actualité brûlante il a montré dans «The Gates of Damascus» (2005) une femme qui a des visions miraculeuses.

Mark Boulos 3.jpgL'artiste prouve qu'au-delà des cultures et des lieux du monde, la part commune à l’humanité se décline à travers des représentations symboliques, des mythes, des rêves et des combats. Parfois le travail est moins purement documentariste. «Echo» (2013) est une installation interactive où le spectateur voit sa propre image face à lui, grâce à une installation d’écrans invisibles et réflecteurs. Dans tous les cas Mark Boulos cherche à montrer des traces complexes entre les aires de la politique, de la religion et du cinéma.

Mark Boulos 4.jpgChaque montage crée une narration pour sortir des codes de la représentation tels qu’ils se déploient dans l’art vidéo contemporain. Ses films échappent aux projections littérales et habituelles. L’artiste pousse le processus filmique dans sa complexité et parfois jusqu’aux limites du réalisable. En conséquence les images sont pénétrantes, perturbantes. Elles rappellent parfois le passé, et surtout le présent avec l’espoir de dépasser ce qu’il en est du monde. Le livre - avec son choix d’image et ses interviews - propose la première monographie du créateur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mark Boulos, Eponyme, sous la direction de Matthew Schum, Hatje-Catze, Berlin, 160 p., 29,80 E., 2017.

14/02/2017

Peinture et polémologie : Alexandre D’Huy


D'Huy2.pngAlexandre D’Huy – « Impact », Vernissage le 20 janvier, Analix Forever & Garage du Cirque, Genève.

 

BarbaraPolla présente la première exposition en Suisse d’Alexandre D’Huy. Il existe dans ses paysages le froid de la neige et celui des blindés qui - quoique de couleur sable - provoquent un frisson : « Même le jaune est froid ici » écrit la galeriste face à ce qui pourrait presque se qualifier de peinture de guerre qui se partage entre différentes cartes et machines. Les premières balisent les secondes ou les transforment en cibles potentielles.

D'Huy.pngL’effet de réalité, lorsque le regardeur se rapproche des oeuvres, donne une sensation de peau épaisse. Des carapaces propres à affronter la guerre jaillissent à travers entre autre la série aux grands formats de  cadrages serrés : les masses y sont encore plus impressionnantes et déshumanisées. Aux plans rapprochés font échos des toiles pixélisées. Il s’agit de vues du ciel par l’œil de la technologie, prises par des drones ou des satellites d’observation. L’œuvre ramène à une image de guerre qui s’oppose à celles des jeux vidéos du genre. Il n’existe plus de présence humaine. La chair à canon est effacée moins par pudeur que pour signifier que les guerres postmodernes sont d’un « art nouveau » qui échappe à l’artisanat humain.

Jean-Paul Gavard-Perret