gruyeresuisse

30/05/2015

Emilie Jouvet et la subversion identitaire

 

 

 

Jouvet.jpgEmilie Jouvet, Centre d’art contemporain, Genève du 11 au 17 juin 2015.



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Jouvet 2.jpgEmilie Jouvet ne se fie pas à la nature éthérée et ineffable des arts visuels. Tout pour elle dans le champ de ce qui se nomme « amour » semble une histoire de « mécaniques » avec pignons et cardans corporels au régime qui n’ont rien de binaire. L’artiste les met en mouvement avec un seul mot d’ordre : prendre par rebours les présupposés génériques. Cette approche ouvre à une poétique nouvelle. La réalisatrice détourne les images classiques du désir à travers les mouvements queer, féministes, post-porn, etc., ses portraits intimistes et ses mises en scène radicales. « One Night Stand » - premier film  transgenre francophone - comme « Too Much Pussy! Feminist Sluts in the Queer X Show » - roadmovie à valeur documentaire sur le mouvement féministe « sex-positive » - modifient les codes en réunissant le sexuel et le politique.

 

jouvet 3.pngLa cinéaste présente au Centre d’Art Contemporain de Genève des courts métrages queer, conceptuels ou expérimentaux réalisés ces quinze dernières années dont « Mademoiselle ! » sur les violences verbales et physiques envers les femmes dans l'espace public,  « BLANCX » vidéo performance détournant un geste du quotidien et déconstruit les codes du porno mainstream ou « The Apple », histoire revisitée d'Eve plongée dans un paradis sans Adam ni serpent mais chargé pommes. L’artiste propose aussi sa monographie « The Book » (Editions Wormart) où est présentée une série de photographies sur le désir et l’intime des « invisibles » (masculin et/ou féminin). Le spectateur est « contraint » de sortir de la fascination et de la sidération institutionnalisée de la sexualité. Ce qui jusque là était tenu caché sort des ténèbres. S’y substitue une lumière troublante que la créatrice met en tension jusque dans le chiasme des solitudes.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

14/01/2015

Culte de l’émotion et « breaking news »

 

 

 

Charlie.jpgLe fameux « jusqu’où s’arrêteront-ils ? » de Coluche reste plus que jamais de saison. La question ne se pose pas seulement aux fondamentalismes  (dans chaque religion ou idéologie il n’y a rien à espérer d’eux) mais à ceux qui ont orchestré l’émotion. Elle a traversé le monde après les évènements de Paris. Les victimes lâchement assassinées ne peuvent être que pleurées. Dans un premier temps chacun ne peut que s’enorgueillir de la vague de réactions qui secoua le monde. Toutefois cela n’empêche pas de se poser la question : à qui profitent les crimes parisiens ?  Sous leurs cadavres d’autres rampent : la stigmatisation généralisatrice n’est jamais loin. Au nom de la peur de l’autre les processus de récupérations politiques suivent un cours efficace. Ils ont reçu d’ailleurs une aide de la part des tueurs eux-mêmes : s’en prendre aux journalistes c’était faire le jeu des chaînes d’information en direct. Dans la défense plus que justifiée de leurs pairs ces networks avides de sang et de morts sont devenus le puissant haut-parleur de l’idéologie.

 

 

L’information en direct est devenue une distraction (au sens pascalien) de masse. Celle-ci y trouve le miroir à toutes ses angoisses, ses terreurs, parfois ses fantasmes mais aussi et inconsciemment un processus de catharsis. Faisant appel au statut d’homme social l’information « live » crée une identité émotive de surface au nom des frères en humanité. Fraternité relative et calculée par l’effet de proximité : que pèsent face aux 17 morts parisiens les 2000 victimes du Nigéria ?

 

 

A travers la puissance déchirante des évènements parisiens hier, australiens avant-hier l’information « live » crée un rite de désinformation producteur d’abîmes. Il est temps de reprendre une approche qui en appelle plus à la raison qu’à l’émotion. Doit succéder une distance critique prouvant que la résistance passe par des chemins plus complexes que la stigmatisation générale, l’arsenal des lois et des répressions. Au nom d’une apparente et légitime « vérité de cœur » peut surgir des images qui peuplent la nuit des êtres et leur aveuglement. Et ce depuis que le monde existe. Un roman de l’occident nous fait complices de bien des illusions des puissants quelques soient leurs camps. Il convient toujours de prêter attention à ce que l’émotion oblitère et d’affirmer ce que Louis-Combet réclame « le dédoublement de l’être entre une intériorité de réflexion et une extériorité propre à des exécutions rapides ». A la radicalité des fondamentalistes doit répondre une analyse qui ne se limite pas à l’insistance "profératrice" des discours politico-médiatiques dont les ombres se confondent avec des intérêts qui dépassent le vulgum pecus dont nous faisons partie.  Le recueillement et le silence au-delà des amarres pieuses de certains mots d’ordre et  slogans sont nécessaires afin d’éviter des dommages collatéraux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/04/2014

Hors frontières : Ecrire dit-elle. Marguerite Duras

 

 

 

Duras 2.jpgMarguerite Duras, Œuvres complètes, tome III et IV, La Pléiade, Gallimard, 2014. « Album Marguerite Duras », Christiane Blot-Labarrère, Album Pléiade, 2014, « Le Livre dit - Entretiens de Duras filme »,  Collection Les Cahiers de la NRF.

 

 

 

 

 

L’album « Marguerite Duras » qui accompagne les tomes 3 et 4 des œuvres complètes rappelle que Duras n’a pas toujours été vieille. Il y eut bien sur l’enfance, l’amant de la Chine du Nord mais aussi ceux qu’elle nomma « Les Impudents ». Mais c’est aussi la résistance dite tardive, la libération de Paris, la guerre l’Algérie, les 121, Morin, Merleau-Ponty, Bataille pour les soirées. Et le goût des blagues et d’Edith Piaf sur le gramophone. Selon Duras tout le monde couchait avec tout le monde. Elle est l’épouse d’Anthelme qui  - quoique pas drôle - se marrait un peu. Ensemble ils ouvrent une maison d’édition. Mais son livre « L’espèce humaine » est un échec. Gallimard le reprendra. Il ne se vendra guère mieux. Elle est follement amoureuse de Dyonis(os) Mascolo et de ses yeux verts : « le soleil est entré dans mon bureau ». Il y eut aussi le voisin de la rue Saint Benoît, Maurice Nadeau. Duras écrit  « C’est un écrivain qui compte… ». Les points de suspension sont importants. (Lucide Nadeau n’en croit pas un mot). Quant au cinéma de la réalisatrice il n’y vit que du noir. « C’était une amie proche »…. Réponse de cire, de circonstance.

 

 

Duras.jpgMais Marguerite Duras c’est avant tout la maladie de l’écriture bien sûr et les livres qu’on redécouvre grâce à aux tomes 3 et 4 de la Pléiade : « Sorcière » avec Xavière Gauthier. « Les Parleuses » avec la même. « La douleur ».  Restent bien sûr les hôtels privés (un homme assis dans le couloir). La solitude. L’alcool. Dès dix heures du matin. Et de plus en plus tôt. Pour écrire. Pour vivre. Visage détruit. Parcheminé. Pas de Botox ou collagène. Il faut « Vieillir comme Duras » dit une photographe.

 

Car l’auteure vieillit libre. Sur les photos elle est gentille même si elle aimait le scandale. Yann en sera le parangon. Yann venu chercher sa bouillie et ramassant les derniers mots. « Cet amour là » de plein pied jusqu’au bout de sa vie.  Dura c’est  la passion. Mais « à façon ». Parfois sadique avec ses comédiens. Sauf avec Delphine Seyrig qui l’embrasse pour désamorcer la colère : Margot file doux. Soumise et insoumise. Comme Aurelia Steiner. Ou Lol V. Stein. En noir et blanc. Galatée et Pygmalion. Ce qu’il voit d’elle. Ce qu’elle voit de lui. Leur cinéma. Marguerite peu à peu à cause de l’alcool comme une barque couchée sur le flanc. Puis se relevant  : « je traverse, j’ai été traversée ». L’endroit de l’amour sera l’espace du livre. Jamais fini. Toujours à reprendre. « Il n ‘y a pas de livre en dehors de soi ». Et d’ajouter  « Tout y baigne. C’est là que j’ai vécu ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret