gruyeresuisse

30/12/2018

Jan Van Imschoot : c'est là que nous vivons.

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Jan Van Imschoot dans ses fantasmagories picturales fait preuve d'intransigeance et d'autorité. Son geste se veut baroque et anarchiste. Mais l'érudition nourrit un imaginaire encore plus conséquent. Jaillit un monde stupéfiant, bizarre, insolite qui remplace l’occultation par l’occulte.

 

 

Imsshot 2.jpgFace à la médiocrité de notre monde l'artiste offre une forme de surréalisme (belge donc le seul) fait d’une liberté de circulation dans les cultures oubliées ou reconnaissables ((Tintoret, Goya, Tuymans par exemple). L’artiste reste un insurgé. Il ne brûle pas de faire carrière dans la peinture mais dynamite tout ce qui existe autour de lui, autour de nous.

 

 

Imsshot.jpgDivers types de fièvre ou d'attententes animent sa peinture violente par ses couleurs et les mouvements de personnages. Rien de ce qu’on voit habituellement n'est sous les yeux. Pourtant dans ce monde le regardeur mord en de telles images qui lui font face et le toisent. S’y développent des dérives qui ne se peignent nulle part ailleurs. L’inconnu laisse sa trace sur la banquise brûlante d’une utopie que l’œil n’arrête pas et que le geste crée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jan Van Imschoot, "Amore Dormiente", Templon, Nruxelles; du 10 janvier au 23 février 2018

 

27/12/2018

Michel Houellebecq : du peps aux sans dents

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A mesure que ses fictions s'égrènaient il semblait que Houellebecq allait renoncer au genre, quitter la critique politique et sociale pour s'intéresser au plus urgent : l'amour comme seule solution à notre destruction collective programmée. De l'amour il est donc question ici mais Houellebecq plutôt que d'abdiquer sa conduite forcée en remet une couche dans son "domaine de la lutte" et sur une "plateforme" qui devient celle d'un Carrefour normand.

 

Serotonine 3.jpgBref il n'a rien perdu de sa verve, de son humour. Il tire à boulets rouges - via son gilet vert sorte d'avatar annonciateur des gilets jaunes français - sur tout ce qui bouge. Les Hollandais sont opportunistes, les Anglais plus racistes "qu'un japonais", Freud le "charlatan autrichien" (De quoi ravir Onfray). On en passe et des meilleurs. Preuve que rien ne se délite dans le gris plus anthracite que perle de l'oeuvre. Pas question pour Houellebecq d'entrer un hibernation. Il s'agit moins de guetter l'éclaircie où les images jetteraient un rayon de soleil sur des paysages interlopes (la Normandie pluvieuse s'y prête mal, quoique avcec le changement climatique...) mais de saisir encore et toujours la solitude des existences. Toutefois le présent ne se contente plus de s'habiller de situations qui ne servent qu'à combler les jours trop vides où l'esprit, transi, se sent rapetisser. Ici le narrateur se rebiffe en une poussée plus ou moins adroite (euphémisme) de dégorgement.

Serotonine 2.jpgLe roman se remplit de ces choses que l'on fait parce qu'elles sont là, mais aussi de celles qui pourraient être faites à leur place. La fiction se torche avec superbe selon une esthétique de l'outrance - marque de fabrique de l'auteur. Sa farce dépasse toujours les bornes de manière naturelle. Houellebecq est le caricaturiste suprême de nos faiblesses qui sont aussi les siennes. Car l'autodérision est omni présente. Elle donne à cette faconde anti-libérale sa force de réveil bien antérieure à toute "onto-typologie" chère à Philippe Lacoue-Labarthe. L'auteur lorsqu'il exprime sa "Nausée" ne le fait pas comme Sartre du haut d'un piédestal. Jaillit un mouvement d'empreinte et frappe qui soulève la surface au lieu de creuser sa tombe même si la désillusion reste infuse. Schopenhauer, Beckett et le Kafka du "Disparu" (jadis "L'Amérique") ne sont jamais loin. Comme chez eux la littérature n'est pas une représentation, elle est une empreinte de l'intime, de sa motion, de son agitation comme de sa passivité. Ce n'est pas la traduction d'un état d'âme mais de l'âme et du corps qui se mettent en tension, pression et dépression.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Houellebecq, "Sérotonine", Flammarion, Paris, 1959, 352 p., 22 €..

17/12/2018

Rem Koolhaas : la révolution architecturale

Koolhaas.jpgRem Koolhaas commença ses recherches et créations architecturales par un livre culte "New York Delire" . Manhattan était déconstruit puis remonté selon les perspectives du parc d’attraction qui jouxta  New York dès le XIXème siècle à Cosney Island. L'architecte le plus vivifiant de notre époque recomposa la Grosse Pomme sous forme de collages où la poésie, la technologie, la politique, le fantasme se télescopaient au sein d'une fête littéraire et iconographique.

 

Koolhaas 3.jpgAvec "Elements of Architecture" il récidive. Mais à New-York fait place le monde. Le créateur propose, entre autre et pour sa réflexion, un retour sur son passé le plus reculé. Il démontre comment toute son originalité futuriste part de l'appartement mansardé familial dont le sol vibrait sous ses pas : ce lieu premier a façonné sa vision du monde. Celle-ci est présentée ici de manière apparemment chaotique mais selon un ordre moins énigmatique qu'il n'y paraît.

 

Koolhass 2.jpgEn quinze éléments Koolhaas crée une nouvelle perspective. Celui qui s'est intéressé à la décontextualisation des mégalopoles et au décloisonnement de certains bâtiments (gare, prison, etc.) offre des éléments capitaux afin de comprendre l’architecture du monde selon divers paramètres transdisciplinaires (peinture et littérature comprises et quelles que soient les cultures qui les nourrissent). L'auteur n'ignore rien de l'Europe comme du Japon ou du Moyen-Orient arabe. Se découvrent plusieurs plans directeurs, des clichés intimes des Métabolistes, des maquettes d’architecture bien sûr mais aussi d’incroyables visions urbaines de science-fiction. Ce livre est un fondement à qui veut comprendre les enjeux de l'architecture d'aujourd'hui et de demain le tout avec - lorsqu'il le faut - humour et poésie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Rem Koolhass, "Elements of Architecture", Taschen, Londres, 2334 p., 100 E., 2018.