gruyeresuisse

11/01/2021

Le naturalisme poétique de Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec, "Les trois maisons", Les éditions d'En Bas, Lausanne, 2021, 192 p., CHF 26.- | € 17.-
 
 
Perrine Le Querrec construit une langue contre le silence et possède un regard qui fouille les zones d'ombre. Les images et les archives sont à la base de son travail poétique, tout comme son engagement auprès de ceux dont la parole est systématiquement bafouée.  Dans ce livre elle explore des lieux "sauvages" où les êtres sont enfermés en divers zoos humains. Mais de telles femmes - car il s'agit bien d'elles - permettent de comprendre comment fonctionne la civilisation. Tout passe ici à travers l'une d'entre elles : Jeanne L’Étang. Enfermée des combles de la maison maternelle aux pavillons de la Salpêtrière jusqu’aux salons des maisons closes, l'héroïne apprend à vivre dans ces prisons dorées ou non. L’auteure s’est immergée dans les archives de l’Assistance Publique et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y retrouver penseurs et artistes de l'époque, clients des bordels, les dites hystériques, les bourgeois, les mendiants.
 
DPerrine.pngerrière les murs de la Salpêtrière, les folles nous apprennent à connaître la raison. Et dans les chambres aux miroirs multiples, les filles servent à montrer les désordres de l'ordre. Le tout dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle. La ville est encore à l'époque celle de tous les excès où se déploient prouesses de la science, grands travaux d’urbanisme, scandales de l'art et brutales politiques prétendues hygiénistes.
 
Perrine 3.pngLe langage le plus puissant et précis possible, possède juste l'obscénité nécessaire et la maltraitance formelle pour donner à l'Irrégulière - sur lesquels sont venus s'asseoir les maîtres et leur séant par forcément bienséant de leur morale ou ce qui en tient lieu- le révérence qui lui est due. Certains boucs peuvent se caresser les cornes en hommage au sexe statufié de Victor Noir au cimetière du Père Lachaise. Car la terre des terrils  de la prêtresse devient miraculeuse et possiblement sainte Sexo. Dès lors, "Mère voici ton fils" dit la putain de la langue aux obscènes à qui elle tend ses seins. Et soudain la littérature devient l'huile de ricin pour montrer ce qui ailleurs se cache - même dans ce qu'on nomma, à l'époque où se passe le livre,  le "naturalisme".
 
Jean-Paul Gavard-Perret

10/01/2021

Jean-Louis Poitevin : je est un nôtre

Poitevin.jpgLe livre de Poitevin en sa reprise de la légende de Jonas (dont le souffle se confond avec la voix du narrateur) est là pour mettre à mal l'Histoire et le socle de ses fondamentaux. L'auteur trouve une méthode fictionnelle de dispersion des limites acquises afin de mettre à nu bien des zones d’ombres. Il réussit l'émergence d'une forme qui exprime le gâchis. Et le lecteur se retrouve bien loin de l'habituelle fiction "à la française" ou du réalisme à la Courbet. Le fameux roman miroir que l'on promène le long d'une route, le "néos" véridique et pictural sont renvoyés à une préhistoire.
 
Poitevin bon.jpgPuisant ses thèmes dans le passé la fiction a pour fonction de "subjectiver" une dimension nouvelle de la philosophie qui n'est plus présentée dans la révérence de seuls traités. Il en va de même pour le roman. Se moquant des liaisons traditionnelles du genre,  l'auteur envisage les questions de l'existence et du récit selon de nouvelles voies. L'imaginaire ne dépeuple en rien la raison : elle lui permet de trouver à travers la fiction une  narration qui, en ses cassures, ouvre sur des abîmes. Non afin de les laisser vacants mais les comprendre pour mettre fin à des déterminismes autant politiques que littéraires.
 
Poitevin 3.jpgPoitevin propose donc un nouvel état de la prose, un nouveau change de la fiction. L’Histoire politique n’est plus une chose abstraite, individualisée dans une croyance naïve, volontariste de la prétendue aventure individuelle des héros de guerre et de leurs massacres. Par la révision de la légende, des accrocs du passé à ceux d'aujourd'hui, se crée une urgence de rupture  afin de dénoncer les ordonnances des actes de destruction. Il n'y a plus de temps à perdre même si - à la fin du livre - l'espoir reste une question sans réponse.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jean-Louis Poitevin, "Jonas ou l'extinction de l'attente", Tinbad Roman, Editions Tinbad, Paris, Janvier 2921, 158 p., 18 E

05/01/2021

Le pas au-delà  de Paul Reclus

Reclus.jpgPaul Reclus, "Plus loin que la politique",  Illustrations Marfa Indoukaeva, Editions Héros Limite, Genève,  décembre 2020,  200 p.,  18.00 € 25.20 chf.
 
 
Neveu d’Élisée Reclus et proche des idées anarchiste de son oncle, Paul Reclus (1858-1941) après  la Commune de Paris écrasée,  se cache un temps avant de rejoindre la Suisse. Il rentre à Paris et devient ingénieur. Propagandiste anarchiste, partisan de la reprise individuelle et de la propagande par le fait il est inculpé dans le "procès des trente", se réfugie à Londres puis se fixe en Ecosse où il travaille comme cartographe, puis professeur. A la demande d'Elisée Reclus, il s'établit en Belgique pour l'aider à terminer l'édition de "L'Homme et la Terre". Il s'installe en Dordogne et à Montpellier où il se livre à des travaux scientifiques et fonde le journal anarchiste "Plus loin" qui paraîtra jusqu’en 1939. Il fait jusqu'à sa mort partie de plusieurs organismes dont ceux d'aide au mouvement anarchiste pendant la guerre d'Espagne.
 
Reclus 2.jpgIl a créé une oeuvre de circonstance : elle garde  plus qu'une actualité confondante  comme le prouvent les articles de cet ouvrage issus des revues "Plus loin" et "Les Temps nouveaux" et rassemblés par Alexandre Chollier.  Existe une pensée d'avant garde pour l'époque. Elle exprime au delà du marxisme et  sa pseudo démocratie telle qu'il l'a galvaudée -  un appel à la démocratie directe. Mais c'est surtout son projet anticipateur  d’écologie sociale qui reste le plus intéressant.
 
Reclus 3.jpgIl se fonde  sur la conviction qu’aucun des problèmes écologiques ne sera résolu sans un profond changement social. Et de tels écrits demeurent essentiels à la fois sur le plan de l'histoire des idées et de leur réalisation. Il faut s'y confronter pour réfléchir à savoir comment sortir de  l'impasse où nous nous nous trouvons. Le capitalisme semble en effet le parfait opposé d'une révolution écologique. Sans que pour autant la pensée de Paul Reclus soit totalement convaincante. Mais c'est en s'en nourrissant de manière critique que des pas s'esquissent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret