gruyeresuisse

04/07/2018

"L'âme à tiers" : Jocelyn Lee

Lee 2.jpgLa transgression et la subversion sont des concepts qui peuvent paraître désormais inopérants. Il suffit de contempler les photos de Jocelyn Lee afin de prouver qu'il existe encore beaucoup à montrer et à dire sur ce plan. De fait tout son travail est là pour rappeler l'injonction de Beckett "imagination morte, imaginez, imaginez encore" à ceux qui se contentent de l’exposition supposée brûlante de la nudité uniquement lorsqu'elle est considérée comme "belle".

Lee 3.jpgL'artiste introduit du leurre dans ce leurre et elle ouvre les choses .Car pour elle leur apparence n'est pas forcément dessus mais dedans. Transgresser devient la manière d'enfreindre une loi de la beauté imposée pour en proposer une autre plus sauvage et incarnée dans la matière et où "l'âme à tiers" (Lacan) prend des formes grasses mais non sans grâce.

 

 

Lee.jpgDès lors "Appearance of Things » avec ses natures mortes, portraits et paysages, prouve comment ces genres fusionnent: le corps devient un paysage, la nature morte un portrait, le paysage un être. Et la monstration du « monstre » n'est plus considérée comme une nudité coupable (" nuditas criminalis ") mais esthétique et hédoniste. Néanmoins elle se laisse aborder qu’après avoir affronté jusqu’au bout la nudité d’un langage qui peut entreprendre ce " renversement "tel que les mystiques l’entendaient tout comme Sade ou encore Oshima de « L’empire des sens ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Jocelyn Lee, “The Appearance of Things”, Center for Maine Contemporary Art, Rockland, du 16 juin au 14 octobre 2018

30/06/2018

Gregor Sailer : fake architectures

Sailer 2.jpgGregor Sailer, « The Potemkin Village », Cloître Saint-Trophime, Arles, du 2 juillet au 23 septembre 2018.

Le CPG pour son déplacement au festival d’Arles propose une exposition de Gregor Sailer sous la curation de Joerg Bader. Son titre « The Potemkin Village » remonte au temps du Prince Grigory Aleksandrovich Potemkine. Ce ministre russe - pour cacher la misère des visages russes lors de la visite de l’Impératrice Catherine II en Crimée- aurait fait construire des villages faits de façades en carton-pâte.

Sailer.jpgGregor Sailer a repris ce phénomène architectural en découvrant et photographiant des villages Potemkine sophistiqués de notre temps : centres d’exercice militaire aux États-Unis et en Europe, fac-simile de villes européennes en Chine, pistes d’essais de véhicules en Suède, rues scénarisées pour la visite de personnalités politiques en Russie.

De telles images poursuivent deux objectifs : une réflexion sur le sens de l’architecture et une seconde sur la falsification du réel. Le tout en une vision en deux moments. Coté face : des murs d’images qui reproduisent des façades. Côté pile de plus petits tirages qui dévoilent l’envers du décor et détruisent la comédie des pouvoirs.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/06/2018

Cabinets de médecine de la poésie générale

Deloche.jpgMarie-Philippe Deloche vient de créer une maison d’édition. Et en guise d’ouverture elle continue son travail de revue. Car « Voix publique Voix privée » offre une cinquantaine de nouages entre ses deux « champs ». L’intime n’y est plus une affaire d’ego.

Connus ou inconnus (les plus surprenants peut-être), écrivant à la fois contre et pour le langage, contre et pour eux-mêmes, les auteurs offrent divers énoncés qui restituent - du moins pour certains - l’envergure de l’impossible : Narimane Rahdoum, Justin Follenfant par exemple sont capables de s’oser, de sortir leur souffle pour remplacer leurs suffocations premières par une inspiration qui devient connivence entre soi et le monde. Existent là une dévoration des mots puis leur restitution.

Il est vrai que Marie-Philippe Deloche donne elle-même voix à ceux qui croyaient ne pas en avoir. Psychiatre elle anime des séances où les muets osent enfin émettre leur vérité provisoire – mais vérité tout de même. Une des poètes ne sait - ou ne peut pas - écrire mais la directrice a retenu ses paroles pour offrir un des plus beaux poèmes de l’ensemble.

Deloche 2.jpgCes voix foraines et jusque là disparues sont soutenues par celles de Jean-Pierre Siméon, Perrin Langda, Fabrizio Gambini (entre autres). Elles appuient de leurs présences des voix sorties d’abîme intérieur pour inventer – comme l’écrit Brice Bonfanti - des « voies insensées où se crée le neuf.

 

Ajoutons à cet ensemble la qualité de la jaquette créée par Julie Fuster. D’emblée un tel opus impose sa Deloche 3.jpgpuissance de feu. Tout est original et fort. Les 53 poètes font honneur à leur art en répondant à la « convocation épistolaire » (mais pas seulement) de l’ordinatrice. Sortant de sa « forêt hospitalière », elle en ramène des fleurs qui ont leur place dans « les cabinets de médecine de la poésie générale ».

Jean-Paul Gavard- Perret

« Voix publique, voix privée », recueil collectif, Editions Folazil, Grenoble, 2018 et Marie-Philippe Deloche - Julie Fuster "Plus la neige tombe sur le ciment", Editions Mains Soleil.