gruyeresuisse

21/02/2018

Quand Nan Goldin dévore les yeux des voyeurs

Goldin 3.jpgL’œuvre de Nan Goldin est une sorte de journal intimiste et libre où les femmes sont montrées sans fard dans leur quotidien parfois très rude (euphémisme) parfois bien plus relâchée. L’ensemble est aussi critique, caustique que sourdement nostalgique. S’y retrouve le coup l’œil spontané et incisif de la photographe.

Détachées du discours féministe pur et dur les œuvres se rapprochent parfois d’une forme particulière de fantastique quotidien voire d’un certain grotesque volontaire et programmé. Les failles du monde occidental sont mises en évidences. La femme n’est plus montrée comme sujet à fantasmes ou sinon de manière ironisée.

goldin 2.jpgL’artiste se plaît à plagier les codes qui font de la femme l’objet des hommes et de leurs désirs prédateurs,
Ce qui tenait au départ chez Nan Goldin à une guerre des sexes prend au fil du temps plus de flexibilité et de subtilité. La sidération change d’objectif. Mais la stratégie des narrations demeure toujours la même : elle éloigne de tout artifice (ou à l’inverse les grossit démesurément) et fait émerger un ailleurs du quotidien qui n’est en rien une promesse de Paradis terrestre du même tel que les mâles le « cultivent » en leur jardinage secret.

La femme n’est plus seulement une image, la photographie non plus. Le corps présenté n’est plus celui qu’un voyeur peut pénétrer. Au mieux il rebondit dessus. Bref l'activité mimétique de la photographie capote pour un autre plaisir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Art Bärtschi & Cie, Genève, à partir du 22 mars 2018.

 

06/02/2018

Les distinctions indistinctes d’Adriane Morard

Adriane Morard bon.jpgAdriane Morard, « Haut les Mains ! », EAC-Les Halles, Porrentruy, du 11 février au 15 avril 2018.

Adriane Morard propose des instances étranges de toute une signalétique du monde selon un imaginaire à la fois de détournement et d’une forme de merveilleux. Un grésillement de fac-simile revêt une armure signifiante. La naïveté des apparences est transfigurée dans les structures en 3 ou 2 D où les œuvres s’enrichissent d’objets et d’éléments ou même de lieux qui deviennent sources d’inspiration. Du graffiti à la vidéo, du dessin à la sculpture en passant par de multiples techniques mixtes d’excavations, la créatrice poursuit ses interrogations sur les conditions d’existence du réel et de ses normes sans se mouler dans le canon des références officielles - sinon pour les détourner.

Adriane Morard 2.jpgSes oeuvres demeurent  des gestes poétiques. Ils sortent l’art de ses lieux de ritualisation. L’univers s’ouvre selon de nouvelles associations ou un retour vers des lieux rupestres là où des « coutures » craquent. Si bien que le regard est devant une vérité non truquée, légère selon des destinations précises et imprécises à la fois entre fixité et mouvements. Avec « Haut les mains ! » et en utilisant des guides de conduite en temps de guerre, livres de coloriages pour enfants, l’artiste réalise des œuvres dont le but est de mettre en exergue « la pasteurisation idéologique des peuples et ses mécanismes ». Le tout autour d’un grand tableau en bois doré à la feuille : « Index » où apparaît en relief une liste de conseils anglais de 1943 : « comment rester en forme en temps de guerre »... Ces conseils sont transvasés dans l’époque contemporaine sous forme de lettre d’or que toute une imagerie suisse – mais aussi des dessins d’enfants - complète au moment où le métal précieux perd sa superbe. Il est remplacé par de la craie, du crayon et de la peinture à l’huile.

Adriane morard bon.pngDifférents types de « vagues » incitent autant à la drôlerie qu’à la profondeur en trouvant l’angle adéquat d’approche du mystère ou de l'abrutissement de l’éducation en sorte d’écho lointain au « The Wall » de Pink Floyd. Un tel travail peut dérouter, mais existent bien des voies au milieu de situations ou de lieux (jusqu'à des carrières et  grottes) où la nature elle-même des objets s’inverse. Les panneaux deviennent des matières nobles au moment où le reste se réduit à l’état de gravats. Et Adriane Morard ne cesse de proposer de tels renversements visuels et parfois sonores en divers types de « Promises » où les élévations, splendeurs et autres élongations prouvent qu’entre un point A à un point B la ligne droite n’est pas forcément le plus sûr chemin.

Adriane Morard 3.jpgPlutôt que de scruter les âmes de ses prochains de la même manière dont les vautours observent les poissons depuis les hauteurs de l’air, l’artiste s’intéresse à des propositions plus concrètes en un retour aux matières. L’excentricité – lorsqu’elle apparaît (souvent) – ne recèle jamais rien de médiocre. Tout ce que l’artiste casse l'est pour « tomber sous le sens ». Et l’artiste au lieu de patauger dans la "haute" culture remonte à ses origines populaires ou « sauvages ». Chaque élément peut chez elle devenir poème visuel et farce optique. Même au fond d’une cave un tel art respire l’air des sommets.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/01/2018

Faut-il vous l’envelopper ? Sabine Christmann

LChristmann.jpga plasticienne Sabine Christmann propose au spectateur des objets inhabituellement représentés en peinture, tels que des sacs publicitaires, des bouteilles et des produits alimentaires. Selon une perspective hyperréaliste elle met en évidence les textures des emballages (papier froissé ou non, verre, etc. Elle produit un récit critique et écologique de la société de consommation.

Christmann 2.jpgIroniquement et de manière subtile, chaque ensemble crée des sortes de « portraits » à travers ce qui est acheté et consommé. En de telles mises en scène « cosmétiques », le réel devient quasiment exotique par effets de décalage. Exit les noisettes et les marmottes qui les consomment. Ne reste que le dépotoir impeccables des enveloppes de l’aimable consommable. La peinture pose la question de leur pourquoi.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sabine Christmann, « Face aux reflets », Galerie Charron, Paris,février-mar 2018.