gruyeresuisse

09/12/2018

Philippe Denis : le possible et après

Denis.jpgPhilippe Denis n'appartient pas au cercle des poètes qui s'attardent et délayent. Il a mieux à faire : se battre avec le temps au moyen des mots qui nous restent. Chez le poète ils ne sont pas nombreux mais il pourrait encore se contenter de moins. De peur qu'en barattant nos baratins il arrive que "Dans nos sauces mnésiques – / le temps se ravise, /la mort s’acoquine avec le premier venu." Et celui-ci nous ressemble de plus en plus. Mais, comme nos mots, nous le déguisons.

Et ceux que nous choisissons pour que nous soyons encore lucides et momentanément sauvables, Denis les coule au lieu de roucouler. Il les faudrait de plus en plus indifférents et beaux comme ces hommes blonds sans imperfection ou ces femmes aux jambes longues qui semblent ignorer tout ratés de l'existence. Bref il nous faut de tels mots afin de nous faire croire que tout s'arrange.

 

Denis 2.jpgDu moins que la probabilité de l'interaction masque le peu que nous sommes au sein   du temps qui nous reste. Dès lors que demander de plus à la poésie ? Elle ne recherche pas la théorie des intégrations téta. Il suffit que grâce à elle nous tenions encore sur ses iambes. C'est une manière comme l'écrit Denis de "substituer de l’éternité fugitive à de l’éternité tout court" et de casser notre futur mutisme en produisant un écho à notre inanité et "d’en faire resplendir la verdeur. "

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Denis, "Pierres d’attente", La Ligne d’ombre, 2018, 58 p., 10 €.

08/12/2018

Les portraits suspendus de Jacqueline Devreux

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Jacqueline Devreux poursuit à travers ses peintures, dessins et photographies, la saisie d'ombres féminines. Elles clament leur "je suis". D'autres semblent leur répondre "je ne suis pas". En ce jeu d'apparitions relatives l'artiste s'adresse à la ténèbre pour en sortir ses modèles dont le silence pèse d'un poids nouveau.

 

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Existent du blême et du profond dans la remontée de l'invisible que la créatrice déchiffre. Il y a des jambes sous des bas noirs, des visages parfois partiellement aviardés entre apparitions et retraits. Jacqueline Devreux saisit, retient fait vibrer une beauté troublante plus chaude que le savoir des portraits classiques. L'a créatrice parfois en joue pour mieux les détourner.

 

 

 

Devreux 2.jpgDe telles images ferment et ouvrent à la fois. Ceux qu’on nomme voyeurs ou petits lapins de terre sont remis en quelque sorte à leur place. Au besoin la créatrice s'amuse avec leur attente. Et lorsqu’elle l'érostisme pointe (voire bien plus) Jacqueline Devreux les transforme en égarés provisoires. Ce travail rappelle que - même lorsque le désir traverse de diverses manières - les femmes n'appartiennent qu'à elles-mêmes et non à ceux qui mettent l'oeil dessus. Ce qui n'empêche pas néanmoins pour elles que l'identité reste toujours à chercher dans un monde où elles demeurent des "objets". La créatrice les transforme en sujets. Et si Babylone est entrain de brûler, dans l'espoir de doux rêves les femmes portent sur le corps et leurs visages la suie de l'incendie en cours.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jacqueline Devreux, "Babylon’s burning", Hôte Gallery, Bruxelles, du 7 au 30 décembre 2018. "Sweet dreams", ne9enpuntne9en, Roeselare (Belgique) jusqu'au 5 janvier 2019

03/12/2018

Katerina Belkina : la photograhie est une femme

Belkina 3.jpgL’artiste russe Katerina Belkina appartient désormais au cercle des photographes les plus reconnus et chers de l'histoire du 7ème art. Une de ses oeuvres a été vendue au Sotheby's de Londres plus de 40 000 Euros. Elle fait partie de sa série majeure intitulée "Paint" où elle devient à la fois "peintre" et modèle.

La créatrice y revisite des portraits de femme des peintres du XIX et XXème siècles : Picasso, Klimt, Schiele, le Douanier Rousseau, Modigliani par exemple. Et dans le cas de Van Gogh l'autoportrait du peintre est tenu par l'artiste elle-même.

Belkina.jpgLes oeuvres originales sont facilement reconnaissables. Existe donc un hommage. Mais tout autant un prodige de technicité et de poésie réinterprétative qui redonne sa place à la femme. Elle est devant comme derrière l'image. Bref aux manettes pour s’approcher le plus possible de ses héros peintres à travers sa réinterprétation et le défi qu'elle leur porte.

Belkina 2.jpgLa féminité qui était jusque là réservée au modèle retrouve une colonne vertébrale genrée. Il y a là un certain suivi physique sauf que l'artiste ne tresse pas seulement les colonnes vertébrales et qu’il n’y a en son travail nulle hernie capillaire. De tels phénomènes magiques ont l'apparence de petites vengeances. Mais c'est, bien sûr, plus fort que cela au moment où les modèles échappent à leurs vieux maîtres pour devenir Dahlia Noir, Rose de Chine, etc.. Restent la béance bien lubrifiée et le vertige là où se matérialise une forme de victoire de la photographie sur la peinture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Galerie Faur Zsofi, Bubapest, 2018