gruyeresuisse

02/04/2018

Bob Carlos Clarke et les frénétiques

Clarke 3.jpgLe photographe britannique Bob Carlos Clarke est considéré non sans raison comme sulfureux et est connu pour ses clichés sensuels, fongueux mais sombres. Certes les prises sont sans équivoques : sous des doigts la pression d’un soutien-gorge agonise, les couples « s’enlanguent » et s’alanguissent, déferlent en des successions d’étreintes pour atteindre des limites extrêmes. Les peaux sourient aux mains qui invitent à traverser de deux vers le un.

Clarke 2.jpgClarke ose donc l’approche des territoires de l’intime interdits et suaves, histoire autant de s’envoyer en l’air que de s'éloigner de toutes les règles et obligations sociales. Pour preuve le rouge du désir n'est traité qu'en noir et blanc afin de souligner un ordre particulier fait autant de perte que gain en des torrents qui se passent de lits. Le photographe inscrit le mouvement sinueux de courants innombrables là où bien des frontières étaient transgressées momentanément dans les années 90 du siècle dernier. La fureur de vivre semble animée d'un seul souci : il n’y a plus de temps à perdre autour des écrous noirs où se défont les cambrures.

Clarke.jpgL'amour rend-il la liberté ? Pas sûr. Il permet néanmoins une pause ou plutôt un défouloir aux pulsions adolescentes dans les bals de lycéens de Cork ou dans les parcs et les discothèques de la ville. L’alcool, la musique, les vêtements aisés à retirer font le reste : ils permettent à une explosion sexuelle de prendre corps face l’éducation compassée entre autres des écoles privées britanniques. Afin d'y résister, demeurent les plus longs des baisers. Bien d'anciens élèves de tous les pays peuvent s'y retrouver.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bob Carlos Clarke, "The Agony & The Ecstasy", Editions, Jane & Jeremy, Londres, 2018, 90,00 £

01/04/2018

Victor Fatio : les territoires repliés

Fatio.pngBarbara Polla, « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes », Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.


L’exposition « La prison exposée » est organisée par la « Fondation pour l’histoire des Suisses dans le Monde » et Barbara Polla en est la curatrice. Elle émane d’une première brève exposition qui a eu lieu en 2017 à l’occasion des 40 ans de Champ Dollon, avec publication d’une livre, avec les photos de Victor Fatio et les dessins de Patrick Tondeux. Cette exposition s’inscrit dans la problématique du respect de l’autre et des droits humains fondamentaux quelles que soient les personnes concernées. Grâce à la collaboration avec Champ-Dollon et à la présence d’artistes contemporains l’exposition permet de réfléchir sur l’altérité et la difficulté d’accepter « l’autre », de surmonter l’obstacle de la différence et de la diversité pour transcender certains rejets. Les stéréotypes ne doivent pas nous induire. Ils ne sont pas à sucer.

Fatio 2.pngMais pour cela il faut vaincre les idéologies qui appellent à l’exclusion. Souvent les idées reçues sont des animaux bien gras et l’élémentaire humanité bascule. Le travail des artistes devient un contre feux. Le genevois Victor Fatio après de multiples reportages et séries sur divers sujets s’est intéressé à la prison afin de changer nos points de vue sur le milieu carcéral. Après diverses études il a suivi une formation à la Haute école du travail social de Genève. Il travaille depuis 2001 à la prison de Champ-Dollon en tant qu'intervenant socio-judiciaire. Ses 16 années d'expérience lui ont permis de voir in situ ce que public ignore, veut ignorer et ne peut même pas imaginer. Il a immortalisé des clichés d’un lieu de vie ou l’humain occupe malgré tout une place centrale. L’expérience photographique permet de donner au reportage sur un lieu hermétique un moyen de casser les murs pour laisser voir ce qui se passent à l’intérieur.

Fatio 3.pngLes images exhibent les indices d’identités cachées derrière ces murs afin d'avancer dans la compréhension d’une communauté honnie. La prison n’est plus considérée seulement comme l’île des pestiférés où les « exilés » vaquent, raturés du monde derrière les frontières de béton et de barbelés qui les ensevelissent. Barbara Polla veut - entre autres - dénoncer que ceux qui sont enfermés, le sont parfois pour de simples raisons d’immigration. En croyant tenter leur chance ils se retrouvent à l’état de damnés. Il faudrait parfois un peu d’imagination et d’humanité pour casser les fantasmes que l’opinion contribue à forger en se contentant de demander la prolifération de tels murs.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/03/2018

De la prostration à la volupté : Emilie Arfeuil

Arfeuil.jpgChanger de corps tient au plaisir mais aussi bien des possibilités d’angoisse. Certes il est plus facile aujourd’hui qu’hier d’oser le pas pour glisser d’un corps qui n’était pas le bon à celui qui est plus adéquat.

Arfeuil 3.jpgEmilie Arfeuil montre ces transformations, ces mutations mais de manière la plus simple qui soit. Certains trouvent dans leur mutation la manière de se fondre dans la foule d’autres à l’inverse cherchent à revendiquer une armure faite de piercings, tatouages, déguisements. Les nouvelles Protée peuvent donc avancer à leur gré et loin de leur appartenance originaire.

Arfeuil 2.jpg

 

La photographe présente ses prises comme autant de fenêtres de liberté sur de nouveau « domus ». Certains de ces femmes et hommes aiment qu’on les regarde car ils sont sortis du dégoût de leur vie par la conquête de leur nouveau moi. Ce qui était douleur s’est transformé en un plaisir secret ou éblouissant. La sensation de vivre est enfin possible. Quelque chose se dissout. Preuve que le masque est parfois une gratification : le corps premier quitté permet d’acquérir une âme pacifiée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Emilie Arfeuil, « Les métamorphoses de Protée » ; du 8 mars au 21 avril 2018