gruyeresuisse

27/12/2017

Laetitia Corbomecanik ou les ailes noires du désir

Laetitia.jpgL’homme face à aux univers érotiques des images standards est réduit à un peine à jouir, un prédateur aux semelles et devient la victime de sa propre embrouille libidinale. La solitude et la gêne règnent bien plus que le partage fût-il facturé. Il n’existe là nulle célébration. C’est pourquoi Laetitia Da Beca (aka Corbomecanik) en propose une. Mais hors des sentiers battus par ses photographies, dessins, performances, mises en scène.

Laetia bon 2.jpgElle interroge le sens des images, leurs errances, leurs pièges. La créatrice se moque des souverains poncifs de la photo dite de charme et la remplace par d’autres figurations du désir. Le ludique n’est jamais oublié au cœur même de la gravité. La performeuse en ses autoportraits comme avec ses figurines de latex en profite pour présenter des variations sur la pulsion amoureuse. Laetia bon.jpgLe corps photographié est sans doute désirable mais l’artiste le floute, le remplace ou le farde avec diverses références du hard-core comme au film noir. Il y a là l’objectivation du factice, la théâtralité d’une société intime « du spectacle » propre à ravir Debord.

Laetitia 2.jpgLe désir dans sa métaphore opératoire révèle nécessairement un objet : mais ici parfois il n’est pas le bon. Et lorsqu’il l’est, le regard qui se porte sur lui n’est plus celui d'une béatitude mais d’un empêchement. Il ramène à une « nuit sexuelle » sans doute moins première que celle dont parle Quignard. Le désir que l'œuvre propose n’a donc rien de consommable. D’autant que l’artiste prend soin de ménager divers types de trompes-faim parodiques, de miroirs brisé du simulacre. En une vision remisée et un aveu contrarié, tel un fantôme, tout en s'offrant la femme poursuit sa fuite.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.corbomecanik.com/

25/12/2017

Koto Bolofo : de dos ou de face

Koto Bolofo bon.jpgEnfant, Koto Bolofo a quitté l’Afrique du Sud avec sa famille exilée politique pour venir s’installer en Grand Bretagne. Il est devenu photographe de mode (Vogue, GQ) mais bien plus encore. Au moyen de réglages simples, avec une lumière naturelle et un vieil appareil argentique, il crée des images intimistes très fortes en textures et qui se dégage de toute temporalité ou contexte

 

 

 

Koto Bolofo.jpgCe travail résume toute l'ambiguïté et l'enjeu de la photographie de nue. Une femme est offerte au regard avide du voyeur. Pourtant le jeu de noir et blanc - celui des peaux et parfois celui des photos - pose plusieurs questions. La nudité n’est pas signe de perversion mais de transgression et de subversion politique et surtout poétique. Si bien que, comme l’écrit Bataille « la nudité peut-être la plus pudique des exhibitions». Elle n'est en rien coupable (" nuditas criminalis ") et ne dénote ni la débauche, l’absence de vertu.

Koto Bolofo 2.jpgCette nudité devient esthétique, hédoniste et profonde par celle du langage lui-même. Les concepts d’érotisme ou de pornographie deviennent des concepts vides. Seule la forme fascine. Elle n’avance pas cachée. Le corps ne sort du tombeau de sa nudité afin de proposer un baiser funèbre. Celle-ci comma la photographie qui se transforme en épiphanie.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/12/2017

La flamme trop vite éteinte de Benjamin Mecz

Knulp Bon.jpgAu cours de la "Biennale de Lyon 2015", Benjamin Mecz qui vient de disparaître prématurément a proposé ce qui restera comme son œuvre ultime : un radeau surmonté de flambeaux formant le nom «Knulp». L’œuvre est un hommage à la condition d’errance du héros de H. Hesse et à son choix de vagabond du monde occidental. Libre et joyeux il représenta un appel et un « repons » face à une société contrainte et qui ne pouvait l’accepter. Une telle métaphore au puissant substrat littéraire était propre à s’ancrer dans l’imaginaire : la périlleuse architecture de flambeaux venait contrecarrer les architectures du monde. Il y eut là une confrontation dangereuse entre le fleuve de la vie et le feu d’une âme libre.

Knulp bon 2.jpgMecz Bon.jpgCelle de l’artiste le fut. Son œuvre reste d’une radicalité exemplaire pour dénoncer un monde soumis –entre autres -b à la dictature et la réitération des normes comme des marques mondialistes. Le plasticien a déplacé leur signalétique en créant - dans « One size fits all » - une maison de l’être (sous forme de tente et sac de couchage) à l’aide uniquement de l’étiquetage de pièces textiles. Leur matière fut ironiquement remplacée par celui-là. Et ce dans un esprit Dada revisité et ne se limitant pas à la simple farce. A l’inverse mais dans une même logique il a fracassé le logo de « Fruit of the Loom » (pomme et feuille de vigne) gravé sur une plaque funéraire de marbre pour n’en laisser visible que les fragments dérisoires.

Loom.jpg

Mecz bon 2.jpegBenjamin Mecz restera un des rares artistes qui ont osé et osent remettre en cause ce qui fait le statut de l’artiste et de l’objet depuis la Renaissance. A savoir sa signature.L’œuvre en son geste - et tout un travail sur la répétition - demeure, quoique inachevée, un point fort de l’esthétique voire d’une forme d’éthique (espérée) contemporaines. Les étouffements de piles de vêtements y furent un prélude à Knulp : parfaitement rangés ces pièces eurent comme pendant le vide où ne demeurait que la flamme d’une chandelle témoin d’un besoin d’oxygène pour exister. Ce qui induisait forcément un danger et un dilemme entre être ou posséder. L’artiste a donc su reconsidérer les conditions de la monstration et remettre à niveau la question du regard par rapport à l’art afin de savoir si ce dernier est une valeur ou une marchandise. La question reste ouverte mais Benjamin Mecz indiqua une réflexion de fond. Et de formes.

Jean-Paul Gavard-Perret