gruyeresuisse

10/06/2018

Silvia Bächli et Eric Hattan : monumentation provisoire et paradoxale

Hattan.jpgSilvia Bächli et Eric Hattan, « Art Parcours », Skopia et Art Basel, du 11 au 17 juin 2017.

Silvia Bächli et Eric Hattan poursuivent leur travail singulier. Poussée par son alter-ego la minimaliste trouve là un autre chemin de puissance. Elle ordonne ce que Hattan ramasse, récupère. Objets et matériaux créent des « monuments » paradoxaux et hybrides. D’où une forme de « turn over » du réel et du concept de création. Le duo provoque l’espace par ceux qu’ils créent. Dans une sorte de contrefort, existe un art sinon de l’immédiateté du moins de l’instantanéité par le côté mobile et flexible de matières que permettent la dynamique des constructions. Elles posent la question : à quoi ressemble le monde désormais ? Car insidieusement les chancres des deux artistes l’interrogent et de manière la plus suggestive.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/06/2018

Nadira Hussain de l’autre côté de la frontière

Hussain.jpgNadira Hussain, « Pourquoi je suis tout bleu », Villa du Parc, Annemasse, du 30 juin au 22 septembre 2018/

Artiste française d’origine indienne Nadira Hussain est installée à Berlin. Ses images mixent techniques et motifs des cultures traditionnelles indiennes et populaires occidentales. Se crée une suite d’errances et de déambulations. Par une telle hybridation la représentation féminine est mise en exergue de manière ludique mais non sans suggérer un potentiel social.

 

Hussaain 2.jpgLe bleu dont il est question est inspiré Schtroumpfs, divinités hindoues, avatars, cybers women, amazones de la culture cyberpunk et underground. Ce bleu efface les distinctions de peau et sont aussi un moyen de déchirer l’ordre masculin et les classifications politiques genrées. La « fantasy » rejoint un espace plus proche de nous par l’interaction entre l’intellectualisation et la sensation la plus profonde. En ce sens Nadira Hussain transcende l’herméneutique impuissante à saisir la matière du vivant. La contester pour elle revient à donner naissance à une humaine nouvelle.

Hussain 3.jpgDessins au mur, sur tissu ou carreaux de céramiques, oiseaux venus en volées de la poésie soufie persane et personnages mythologiques empruntant à la tradition musulmane et à l’histoire de la bande dessinée créent une effervescence. Toute misogynie est exclue. Les femme telles des « créatures thérianthropes enceintes de personnages de bande dessinée, et autres personnages aux membres démultipliés » créent un monde où les minorités ne sont plus réduites ou écartées.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/06/2018

Deborah de Robertis versus Bettina Rheims : le sang des femmes

De robertis.jpgDeborah de Robertis avec sa performance "Naked Pussy" (à la Galerie Xippas de Paris) a répondu aux "Naked War" (photographies des Femen) de Bettina Rheims. Elle a maculé de sang une Femen shootée par la créatrice. En guise de prolongation la performeuse a adressé une invitation (et non une provocation) à la photographe : « j’invite Bettina Rheims à me photographier et contrairement à la tradition, le modèle serait l’auteur de l’œuvre ». La performeuse se revendique avec raison aux travaux d’Ana Mendieta. Elle fut la première à dénoncer les violences faites aux femmes par les auto-maculations de sang dans ses photos et ses performances. Deborah de Robertis reprend son geste avec le sang des menstruations pour redonner aux femmes leur pulsion de vie et aux images une valeur politique. Il s’agit de provoquer une rupture dans l’idée d’impureté des liquides féminins.

De Robertis 2.jpgLa créatrice pousse Bettina Rheims dans ses retranchements et lui demande de se situer en tant qu’artiste, femme et sœur de lutte face à son travail. Nul besoin de reconnaissance égotique mais un appel à celle que la performeuse nomme « la seule artiste vivante sur laquelle je travaille ». Bettina Rheims (auteur récemment de « Détenues » - Gallimard) est a priori plus qu’une autre apte à comprendre ce travail. Le pouvoir d'humiliation que porterait le sang menstruel y est sublimé.

De Robertis 3.jpgCertes Deborah de Robertis émet un doute quant aux avancées de la photographe : « Si Bettina Rheims a été visionnaire sur de nombreux sujets comme le genre et la transsexualité, les images présentées au Quai Branly ressemblent plus à des photos d’arrière-garde, dignes de la vieille presse féminine. (…° Quel est le statut de ces images? » écrit-elle. Implicitement l’artiste a déjà répondu à de telles images « léchées » par sa performance. Elle y a montré non une indécence humaine mais la décence féminine qui se refuse à demeurer la prétendue martyre d’elle-même. Il y a là la rupture avec l’imagerie, la psychologie traditionnelles, ce qui est pris pour le sordide et la soumission. Si bien que le dernier homme de l’histoire serait une femme libérée et non réprouvée. Attendons la réponse de la photographe.

Jean-Paul Gavard-Perret