gruyeresuisse

23/09/2013

Jonas Kocher dans les soufflets du temps

 

Kocher Portrait.jpg

 

 

Chez Jonas Kocher l’émission des sons - dans leurs galops ou leurs hésitations - n’ignore pas les dérapages programmés dont l'instrument n’est qu’un convecteur. A chaque morceau du compositeur il y a sa neige. Elle sort de l’ombre et de la nuit du temps. Tout s’y estompe, tout s’y éclaire aussi.  Sous son manteau de notes  le paysage sonore semble  ne plus concevoir de terme. L'auditeur est dedans, soumis à des écarts qu'on ne peut nommer que du nom d’étendue. C’est un théâtre d’ombre. Mais aussi de lumière.

 

 

 

En fidélité avec un instrument souvent considéré comme secondaire Jonas Kocher renouvelle son mythe tout en renouant avec la musique la plus innovante. Elle demeure la vision intime d’un compositeur et improvisateur qui devient au fil du temps un poète. Son idiome et ses gammes se métissent de rumeurs et de possibilités jusque là cachés. D’autant que Jonas Kocher se dégage de ce qui est consubstantiel à l’instrument  pour imaginer et rêver une musique que l’on ignore encore. Elle bégaye parfois, se mange du dedans mais elle avance. Elle  raconte d’autres histoires avec des sons qui échappent aux tablatures officielles. Le rôle du Kocher compositeur reste à ce titre majeur : c’est parce qu’il compose qu’il improvise. L’affirmation inverse est le lot de ceux qui passe à côté de ce qu’est l’improvisation


 

Dans cette approche particulière la musique n’est pas assenée par un discours mais à travers un imaginaire qui refuse l'effet. L'espace sonore se condense et s'enrichit avec une juste distance entre masses et silence. Face à la férocité et la tourmente de certaines recherches contemporaines et loin d’une musique décorative Kocher donne voie à des résonances nomades. Elles demeurent en repons avec les interrogations de l'avant-garde électro. Le Suisse propose- en solo ou en groupe - un langage singulier et inquiétant où se mêlent abstraction et sensation. Ce langage - dans son dernier album - bourdonne et avance parfois avec une sorte de grimace. Elle est comme le pli d’une étoffe ou celui des soufflets de l'accordéon. Kocher repasse ce pli mais non de manière plate. Il n'hésite pas  à ménager des bosses et des aspérités afin de prendre à revers les plages de certitude. Si bien que cette grimace se transforme en sourire là où la musique garde une rigueur majeure.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jonas Kocher, « Solo », Insubordination netlabel, Suisse, « Duos », flexionrecords, Suisse, « Öcca »  avec Cyril Bondi, D'incise, Jacques Demierre, Bocian Records, Suisse.

 

 

Sur Jonas Kocher : lire l'excellent article paru dans "Revue et Corrigée", n° 97, Siévoz, France.

 

 

 

 

30/07/2013

Les mises en scène sonores de Bit –Tuner

 

 

Bit Tuner.jpgBit-Tuner, “The China Syndrome”, Hula Bites : Hula Honeys, Zurich, 2013

Bit-Tuner, “China and Japan Tour: live excerpts of Bit-Tuner, Feldermelder and NHK'Koyxen”, Hula Honeys, Zurich, 2013.

 

Par ses scénographies sonores le zurichois Bit-Tuner ne cherche pas à rassembler un monde mais à le défaire.  Surgit une continuité presque et volontairement douloureuse mais en rien sentimentale. Le son n’engendre plus d’ivresse : il ne fait que souligner de manière rituelle des harmonies qui ne se reconnaissent plus pour telles mais emplissent l'espace de la sourde mélopée d’une poétique particulière de l'Imaginaire musical.

 

Jouant, toujours, sur les mêmes extinctions, Bit-Tuner refuse le piège "descriptif" de la musique électro comme il refuse de faire vibrer l'écume minimaliste d'un simple ordre émotif des mouvements répétitifs.  Le Zurichois joue sur les variations les plus simples pour tarir les effets inutiles et superflus. A ce titre, une telle oeuvre dans son caractère ascétique ne risque pas gâcher le chaos : elle permet de le renforcer. Refusant les effets de nostalgie de prétendues heures exquises qui grisent, les pièces structurées  sont comme projetée contre le silence dans une sous-tension essentielle.  Elle amplifie ce que Beckett écrivait dans L’Innommable : "Il faut continuer, je dois continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer ” . Il ne s’agit plus de vadrouille mais de dérive  non dans mais à l'infini le plus simple, le plus « bas » (souligné par une basse monocorde) en une didascalie du silence.

 

Bit-Tuner_3.jpgUn tel acte de création est un acte de résistance. Il possède la force de décréer le minimalisme classique pour en faire certes « une musique du rien » mais qui prend un sens. Bit-Tuner crée une forme de poésie des ruines. Demeure une force sourde. Celle-ci impose un tempo uniforme par l'assaut réitéré de lambeaux sonores dont toute âme semble avoir disparu. Cette vacuité émet une perte irrémédiable et de toujours comme si le vain déploiement des actes sonores ne pouvait que suggérer le vide sur lequel surnage des nappes audibles d'une réalité secrète. L’art musical devient indifférent à toutes les variations qui peuvent s'y présenter.  On peut soudain regarder la réalité du monde et ses phénomènes d'une part et l’art de l’autre.  De ce dernier émerge la capacité d'exclusion de toute phénoménalité en un travail moins d'abstraction de la représentation que de son dépouillement.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10:05 Publié dans Musique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1)

13/06/2013

Sophie Hunger : Odyssées de l'espace sonore

Hunger 4.jpgSophie Hunger, "The danger of Light”, Label Two Gentlemen, Lausanne.

Le quatrième album de Sophie Hunger, Suissesse alémanique installée à Lausanne confirme l’importance de la créatrice sur la scène musicale internationale. Musicienne à part entière elle permet d’entrer dans des solitudes prenantes en une conjonction de la surprise et de l’attente. Elle avait étonné dans son précédent album « 198 » par sa reprise -plus puissante que l’original même - du « Le vent nous portera »de Noir Désir.

Dans les bonus de l’édition "deluxe" de son « The Danger of Light » certains retiendront une nouvelles fois des reprises : « One too many mornings » de Bob Dylan ou « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Mais on préfèrera ses propres compositions parfois nocturnes (en fidélité au titre de l’opus). Elles sont parfaitement servies par son groupe plus rock que jazz en dépit de certaines orchestrations et des cuivres.

Hunger 3.jpgAvant tout Sophie Hunger donne aux symptômes musicaux qu’elle invente la figure d’une bande son de notre époque. Ses titres  les plus graves deviennent les « saetas » d’un siècle à peine né et déjà déclinant. L’artiste y prouve sa poésie et son peu de goût pour les frontières musicales. Néanmoins si son rock-pop est mâtiné de diverses influences il se défend par lui-même. La créatrice y dessine son propre monde.  Elle cultive par sa manière d’intégrer des sons adjacents à la musique binaire une prise de risque. Et ses reprises ne sont en rien des rentes ou des assurances mais des rampes de lancement d’une œuvre qui, c’est évident, à encore beaucoup à donner.

Soulignons - mais on l’aura compris par ses choix musicaux - qu’avec Sophie Hunger la querelle des anciens et des modernes n’a plus beaucoup de sens. L’artiste est à la fois dans le rock et hors de lui : « split » (partagée) en quelque sorte pour ses odyssées de l’espace sonore. Il n’est dans « The Danger of Light » jamais clos. Il traverse les frontières et est plus sensoriel que jamais. On dirait presque sensuel si la voix claire de l’artiste ne venait rafraîchir subtilement certaines ardeurs telluriques... Dans une telle œuvre la musique semble tenir toute seule devant le temps. Et sur un fil.

Jean-Paul Gavard-Perret