gruyeresuisse

13/06/2013

Sophie Hunger : Odyssées de l'espace sonore

Hunger 4.jpgSophie Hunger, "The danger of Light”, Label Two Gentlemen, Lausanne.

Le quatrième album de Sophie Hunger, Suissesse alémanique installée à Lausanne confirme l’importance de la créatrice sur la scène musicale internationale. Musicienne à part entière elle permet d’entrer dans des solitudes prenantes en une conjonction de la surprise et de l’attente. Elle avait étonné dans son précédent album « 198 » par sa reprise -plus puissante que l’original même - du « Le vent nous portera »de Noir Désir.

Dans les bonus de l’édition "deluxe" de son « The Danger of Light » certains retiendront une nouvelles fois des reprises : « One too many mornings » de Bob Dylan ou « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Mais on préfèrera ses propres compositions parfois nocturnes (en fidélité au titre de l’opus). Elles sont parfaitement servies par son groupe plus rock que jazz en dépit de certaines orchestrations et des cuivres.

Hunger 3.jpgAvant tout Sophie Hunger donne aux symptômes musicaux qu’elle invente la figure d’une bande son de notre époque. Ses titres  les plus graves deviennent les « saetas » d’un siècle à peine né et déjà déclinant. L’artiste y prouve sa poésie et son peu de goût pour les frontières musicales. Néanmoins si son rock-pop est mâtiné de diverses influences il se défend par lui-même. La créatrice y dessine son propre monde.  Elle cultive par sa manière d’intégrer des sons adjacents à la musique binaire une prise de risque. Et ses reprises ne sont en rien des rentes ou des assurances mais des rampes de lancement d’une œuvre qui, c’est évident, à encore beaucoup à donner.

Soulignons - mais on l’aura compris par ses choix musicaux - qu’avec Sophie Hunger la querelle des anciens et des modernes n’a plus beaucoup de sens. L’artiste est à la fois dans le rock et hors de lui : « split » (partagée) en quelque sorte pour ses odyssées de l’espace sonore. Il n’est dans « The Danger of Light » jamais clos. Il traverse les frontières et est plus sensoriel que jamais. On dirait presque sensuel si la voix claire de l’artiste ne venait rafraîchir subtilement certaines ardeurs telluriques... Dans une telle œuvre la musique semble tenir toute seule devant le temps. Et sur un fil.

Jean-Paul Gavard-Perret

03/06/2013

L'Horror Vacui d'Emilie Zoé

 

 Emilie Zoé, « Empty », Autoproduit, Lausanne, 2013, CHF 10.

 

Emilie Zoé.jpgPendant deux ans la Lausannoise Emilie Zoé  a intégré le groupe d’Anna Aaron en tant que guitariste, « sampliste » et « backing voice ». Elle vole désormais de ses propres ailes et a enregistré pendant l’hiver son premier LP rock « Empty ». Les six compositions prouvent l’arrivée sur la scène qu’on espère bientôt internationale d’une artiste originale dont l’univers est marqué par une noirceur parfois abyssale.

 

Pour autant Emile Zoé ne cultive pas un monde gothique. Tout est plus subtil. La rage se teinte de modulations capables de disséquer des sentiments. Ils  vont de l’angoisse à l’espoir. A la fugacité de bonheurs secondaires succède un spleen douloureux. Progressivement il se dilue dans une  nostalgique prégnante avant parfois de revenir en soubresauts. P.J. Harvey n’est pas loin quant aux accents vocaux et l’esprit. Pour la couleur l’album rappelle le «Transformer » de Lou Reed.  Comme lui la Vaudoise s’oriente vers une écriture en abîme et une musique en arrachement continuel. Elles ouvrent l’univers du rock à une métamorphose. La musique y devient une voix moins lancé vers l’extérieur que vers l’intérieur. Elle est plus méditation que description.

 

L’album propose et impose des pulsations de vie intime. Son écriture les traduit en  se réappropriant la langue. Elle échappe an lyrisme trop carré. Une poésie particulière module le binaire. Emilie Zoé ne le renie pas pour autant. Sa musique dévore parfois les mots, dévore aussi la vacuité affiché par le titre de l’album. Comme la nature, l’auteur a en effet horreur du vide. C’est pourquoi elle l’habite dans des temps violents ou apaisés. S’y distinguent poétiquement des séries d’assonances et d’émotions Elles s’appellent, se succèdent, se complètent. Un tissage sonore gouverne le sens d’ensemble, le fait dévier, le précipice. On y suit les pulsations d’une œuvre qui avance à la fois par enchaînement et association.

 

Emilie Zoé 2.jpgDans le rythme de ces élans, cohabitent autant des chutes que des remontées, des nappes sonores que des raccourcis violents. La musique devient ou reprend sa valeur de poésie en acte dont on peut appréhender  la force et la vitalité plus adulte qu’adolescente. Tout est suggéré par la force de la sensation. Elle vient des racines du rock comme de l’univers d’une autre Emilie : Emily Dickinson. A l’image du langage de la poétesse américaine la musique s’abîme ici dans son propre mouvement afin de confronter le vide et le plein. . Parfois  narratif les titres restent avant tout tranchants.  Ils traduisent un désir obsessionnel et une ambition : donner à la musique rock une nouvelle anatomie où s’insèrent des scissions internes surprenantes. Rares sont les opus dotés d’une telle vertu énergétique et contondante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret