gruyeresuisse

17/06/2014

Flo Kaufmann, sévices compris

 

 

Kaufman.jpgNatif de Soleure Flo Kaufmann est un magicien des images, des sons et de leurs flux. Electronicien aussi bidouilleur que génial il reste proche de la musique électronique et crée des installations image et son à partir de ses propres outils et ses propres instruments. Parfait iconoclaste et modulateur d’assonance  avec "le son du métro"  il se demanda ce qu'il y avait sur la piste passante brune du ticket de la RATP de Paris. Il en a collecté des  centaines avant de les soumettre à un  décodage. Utilisant leurs données  afin de créer une base de compositions algorithmiques il édita un disque vinyle avec sur une face les sons bruts de 50 stations et sur l'autre face les compositions faites à partir des pistes magnétiques.

 

Musique, art ou simplement travail : qu’importe estime l’artiste. Les étiquettes sont moins importantes pour lui que ce qu’il utilise pour arriver à ses fins: la technologie, l'altération des choses simples afin de forger  objets et machines complexes. Partant du disque il crée sa première gravure en 1993 en utilisant un tour de coupe artisanal dédié aux films radiographiques, puis il  monte  son unité de production et  travaille dans le mastering du disque professionnelle. Graveur zélé il est aussi  DJ et performeur, créateur de visuels analogiques. Il travaille aussi de multiples médias désuets : cylindres en cire Edison par exemple. Mais cette approche se refuse la simple parodie. Elle porte vers une  fiction décalée selon des pratiques critique qui obligent à repenser le réel et les productions technologiques.

 

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La création devient un paradoxal appel à la lucidité. Transformant tout ce qu’il touche en ce qu’il y a de plus inattendu  Kaufmann crée un monde étrange mais au charme sonore ou scénographique. Le spectateur/auditeur pénètre un univers instable et drôle. La mémorisation digitale y est mise au service d’un imaginaire hors de ses gonds par l’absurdité (apparente) qu’elle génère. Le détour et de détournement réaniment l’action de penser et d’envisager les objets, l’art et le monde. Nous finissions par comprendre qu’il reste à notre mesure grâce une langue sinueusement libre. Sévices compris, la pensée s’envole, elle ne fait plus les poches à l'esprit. La forme est déjà dans le fond et le fond dans la forme.

 

 

 

Jean-Paul Gavard Perret

 

18/05/2014

Mehdi Benkler : Stranger than Paradise

 

 

 

Benkler.jpgFils d’une Algérienne et d’un Suisse de Corse Benkler est né à Morges. En accompagnant le groupe « The Kills » en tournée il commença la photographie de rock en vendant sur papier précieux ses épreuves. Désormais reconnu dans le milieu musical vaudois celui qui voulait devenir photographe de Guerre et rêvait de traverser le monde tel un Robert Capa  a donc été happé (provisoirement peut-être) par le monde de la musique dans lequel il cherche à saisir la sauvagerie même - écrit-il - « lorsqu’elle le relève du Grand-Guignol ». Mehdi Bekler photographie toujours en noir et blanc et en argentique. Cet apparent anachronisme du jeune photographe est un hommage à une de ses idoles : Jim Jarmursch. Désormais celui qui a fondé son propre groupe (« Forks ») arpente les festivals de Montreux de d’ailleurs pour saisir comme personne divers types d’icônes - de Leonard Cohen à Cat Power. Le photographe sait rechercher dans l’ombre comme la lumière le corps d’artistes dont les voix parfois brumeuses désordonnent les accords du monde par un chaos sonore. Il capte les silhouettes évanescentes ou énervés de presque fantômes qui rappellent quelque chose du passé ou de jeunes pousses qui anticipent

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sans doute sur le futur. Les éclats de vie captés sur scène ou back-stages s’éloignent de la recherche de photos choc à l’esbroufe : Benkler cultive  toujours le dépouillement. De tout ce qui pourrait paraître fantasque dans ses sujets l’artiste retient une nature diamétralement opposée. Les prises et leurs cadres créent un labyrinthe où le regard en se perdant retrouve un relief caché. Avec empathie l’artiste suggère néanmoins  ce qui se découvre derrière l’apparent bric-à-brac de mises en scène et de jeux d’images. Infiltrant sa frénésie mais aussi - liesse à part - son ordonnancement l’artiste pimente à sa matière les ingrédients que les « musicos » proposent afin de façonner en prises personnelles leur légende - ou parfois juste ce qu’il en reste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/05/2014

Diatribes : les Robinson suisses

 

 

 

diatre.jpg« Augustus » par ses accumulations obsessives et délicates de matériaux électroacoustiques et ses drones vibrants « matérialise » une certaine angoisse tout en devenant une arme pour la surmonter loin de tout effet cosmique superfétatoire. Les fomenteurs ( Cyril Bondi et de d’incise)  de ce qui pour beaucoup sera considéré comme un ovni musical continuent leur exploration de la simplicité entamée par leur collaboration dès 2004. Le duo crée des sensations subtiles à travers des principes sonores ou structurels strictes. Surgit le mélange de multiples approches. Notes douces et pulsations plus énergiques créent une sonorité  particulière. Les deux improvisateurs nourris de freejazz, noise, de musique concrète retrouvent là une création plus intime et épurée à travers des « durations » mystérieuses et délétères juste ce qu’il faut.

 

Prolongeant des expériences antérieures au sein de leur duo comme en solo ou en collaborations diverses (dont Bertrand Gauguet, Robin Hayward, Dominic Lash, Derek, Barry Guy, Keith Rowe entre autres) la musique expérimentale se détourne des syndromes post-apocalyptiques chroniques. « Cosa mentale », l’opus s’efforce d’oublier le passé sans bannir des rêves d’avenir serein. Dans une dialectique fragile, parfois un faisceau d’épingles sonores déchire le silence, parfois des volutes se contentent de le ponctuer. Tout est habilement maîtrisé par les deux Robinson suisses du nouveau millénaire. Ici et là-bas jouent ensemble avec profondeur et fascination. Le son devient trace, instant, mesure : ce qui semble se perdre revient par effets d’anneaux et de flots entre le fermé et l’ouvert, ils aèrent le monde d’une profondeur qui a pourtant l’épaisseur apparente d’une nappe sonore.

 

 Diatribes, "Augustus", Label Insub., Genève.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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