gruyeresuisse

03/05/2014

Diatribes : les Robinson suisses

 

 

 

diatre.jpg« Augustus » par ses accumulations obsessives et délicates de matériaux électroacoustiques et ses drones vibrants « matérialise » une certaine angoisse tout en devenant une arme pour la surmonter loin de tout effet cosmique superfétatoire. Les fomenteurs ( Cyril Bondi et de d’incise)  de ce qui pour beaucoup sera considéré comme un ovni musical continuent leur exploration de la simplicité entamée par leur collaboration dès 2004. Le duo crée des sensations subtiles à travers des principes sonores ou structurels strictes. Surgit le mélange de multiples approches. Notes douces et pulsations plus énergiques créent une sonorité  particulière. Les deux improvisateurs nourris de freejazz, noise, de musique concrète retrouvent là une création plus intime et épurée à travers des « durations » mystérieuses et délétères juste ce qu’il faut.

 

Prolongeant des expériences antérieures au sein de leur duo comme en solo ou en collaborations diverses (dont Bertrand Gauguet, Robin Hayward, Dominic Lash, Derek, Barry Guy, Keith Rowe entre autres) la musique expérimentale se détourne des syndromes post-apocalyptiques chroniques. « Cosa mentale », l’opus s’efforce d’oublier le passé sans bannir des rêves d’avenir serein. Dans une dialectique fragile, parfois un faisceau d’épingles sonores déchire le silence, parfois des volutes se contentent de le ponctuer. Tout est habilement maîtrisé par les deux Robinson suisses du nouveau millénaire. Ici et là-bas jouent ensemble avec profondeur et fascination. Le son devient trace, instant, mesure : ce qui semble se perdre revient par effets d’anneaux et de flots entre le fermé et l’ouvert, ils aèrent le monde d’une profondeur qui a pourtant l’épaisseur apparente d’une nappe sonore.

 

 Diatribes, "Augustus", Label Insub., Genève.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07:29 Publié dans Musique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

19/04/2014

Les courses éperdues de l’Orchestre tout puissant Marcel Duchamp

 

 

 

Orcchestre 2.pngOrchestre tout puissant Marcel Duchamp, « Rotorotor », Autoproduit. Genève.

 

Tout dans les musiques hybrides de « L'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp » est inspiré par le plaisir et la liberté. Hommage à Dada bien sûr mais aussi aux groupes traditionnels africains ( « Orchestre Tout Puissant Konono n°1 », « Orchestre Tout Puissant Polyrytmo » et autres) le nom même du groupe traduit cette traversées hors des genres musicaux : le rock comme les expériences contemporaine - du punk basique à la musique dite savante - sont transformés et traversée par des traditions populaires de diverses racines. Cela ne ressemble à rien de connu. La surprise est donc au rendez-vous de chaque titre comme le prouve « Rotorotor » troisième opus des Genevois.

 

Orchestre tout puissant.jpgProduit par John Parish (P.J Harvey, Eels), enregistré au Toybox Studio à Bristol cet album est le plus abouti (tout en restant échevelé) du groupe. Le producteur a bien compris les ambitions dadaïste de l’orchestre mais il a su brider une musique qui par son esprit tend à partir en tous sens. Des lignes plus précises se dessinent même si dans chaque titre l’imagination voyage d’un univers vers un autre en une pop souvent drôle, jouant au besoin les gros bras sans se prendre au sérieux. Primitive du futur une telle musique mélange les odes amoureuses aux incantations belliqueuses. La fête est là. Ceux qui estiment que l’esprit suisse est très sérieux seront pris en revers. La musique crie son plaisir car ses officiants ne cessent de se pousser mutuellement à des actes impies à son égard. Ils la déplument de ses hardes pour la remodeler d’accents imprévus. Tout cela gémit, frémit de rythmes féroces mais légers et de sensations crues. « Rotorotor » porte donc en lui un soleil noir qui n’a rien de mélancolique. Il réchauffe les animaux des déserts comme les night-clubbers d’une Europe qui se désespère. Celle-ci  retrouve enfin des cigales allumées pour seuls guides.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/04/2014

Grand Pianoramax : survivance des étoiles

 

 

 

 

piano.jpgGrand Pianoramax,“Till there’s nothing left”, Label ObliqSound, 2014

 

Grand Pianoramax c’est le genevois Leo Tardin, ses visions mais aussi ses deux acolytes qui complètent son trio : le poète américain Black Krecker (Vocal) et le batteur électro zurichois Dum Burkhalter. Défiant les logiques des genres, capable de jouer aussi bien du piano classique et du synthé le leader crée une musique rare et toujours intéressante. L’intelligence du trio tient au casting effectué pour ses différents projets comme à l’évolution des sons d’albums en albums.  “Till There’s Nothing Left” est certainement le meilleur car le plus abouti.  Equilibré, moins « noisy » que subtilement poétique et innovant dans sa simplicité il est produit par Roli Mosimann (The Young Gods, Björk). Dégagé des grooves burinés et d’une musique urbaine dure l’album marque le retour à des compositions intimistes. Elles illustrent combien Leo Tardin maîtrise l’art du renouvellement : l’influence de Black Cracker est à ce titre importante. Il ramène le groupe en un retour aux fondamentaux piano-voix c’est une réussite. On entre dans des tonalités du soir au moment où les crépuscules sonores s’offrent à la pâmoison de la nuit. A celle-ci le crime d’amour. A la musique des cristaux d’étranges lames sonores d’éros.

 

Jean-Paul Gavard-Perret