gruyeresuisse

24/08/2015

Le soleil noir de Sonar

 

 

Sonar.jpgSonar, “Black Light”, Cuneiform Records, 2015.

 

 

Sonar se pose dans le territoire rock comme un des groupes les plus convaincants non seulement helvétiques mais européens. Il fut reconnu dès son premier album par de grands critiques américain. Ce que "Static Motion " annonçait trouve là une ambition et une réussite supplémentaires.  A propos de “Black Light”  (enregistré près de Zurich  et mixé à Toronto) Stephan Thelen - maître de cérémonie du quatuor helvétique - en appelle non sans raison à la pop des 70’s  de King Crimson d’un côté et au minimalisme de Steve Reich de l’autre. Mais Thelen sait que les temps ont changé et les indications évoquées ne sont rien par rapport à ce que le groupe propose dans ce nouvel album. Ni Crimson ni Reich ne savaient par exemple utiliser la basse (ici entre les mains de Christian Kuntner) comme Sonar le propose. Sur ce pont sonore les deux guitares mais aussi la batterie posent leurs laps répétitifs selon des mouvements plus on moins cérémoniaux aigus (parfois - "String Geometry par exemple) et sombres (plus souvent). Ils peuvent par certains côtés rappeler autant un rock gothique qu’un jazz progressiste mais joué ici selon la version classique du groupe rock : deux guitares, une basse, une batterie. Et cela change tout

 

Sonar 2.jpgPour autant les fans du binaire - s’ils sont trop basiques dans leur goût - ne pourront être captés par un album ambitieux au rock expérimental mais en rien dissonant même si les accents se font barbares quand il le faut (dans « Orbit 5.7 » par exemple avant l’apaisement final). Le son est parfois caverneux mais sans jamais tomber dans les clichés « gros sons » du gothisme précité.   Une polyrythmie intelligente et subtile gouverne et ossature en différents temps un album qui s’écoute sans coup férir. Tout reste toujours en suspens : là où beaucoup de créateurs se laisseraient porter par des effets que des montées annoncent, Sonar les coupe pour aller vers une musique sans doute plus cérébrale mais qui évite les facilités d’effets « spasmodiques ». Sonar entraîne plus loin et plus profond là où les riffs complexes créent des effets d’abîmes. Chacun des titres ouvre à de subtiles ascensions en une arithmétique qui marie des cœurs de métronomes aux touffeurs d’un soleil couchant : c’est là que la lumière noire éclate à travers 6 morceaux qui sont bien plus que des fragments.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

23/02/2015

« Sound-lavis » et partitions graphiques d’Oscar Wiggli

 

 

 

 

Wiggli.jpgOscar Wiggli, « Figures du son », Musée Jurassions des Arts, Moutier, 8 mars – 24 mai 2015.

 

 

 

 

 

Oscar Wiggli est une des rares plasticiens à s’intéresser à ce qui était pour Schopenhauer « le plus abstrait des arts » : la musique. A partir des années 80 et à côté de ses sculptures monumentales il entame des séries de dessins, partitions, idéogrammes et montages digitaux capables de proposer divers types d’interactions entre espace, son, rythme afin de visualiser la musicalité. L’imaginaire sonore n’a rien  ici d’une partition : traits multidirectionnels, effets de reliefs,  symboles rattachés à la culture orientale ont comme objectif constant « de visualiser les timbres musicaux ». Cela demande sans doute un effort de reconstruction chez le regardeur. Ils avancent entre formes et traces qui perlent, s’épluchent et virevoltent en divers types de progressions.

 

Wiggli 2.jpgFaux baroque,  vrai postmoderniste, Oscar Wiggli oblige à un regard affûté. Loin de tout maniérisme il fait du lieu de l’image celui d’une « espèce d’espace » envahie de signes afin de produire cette sonorité  abstractive où de fait la représentation et la figuration « classiques » s’émancipent. La force des images tient  à sa qualité de surface. L’éloge du son passe par la nécessaire « platitude » où le génie du lieu crée la hantise du non-lieu de la musicalité par effet de transfert et de construction.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

03/12/2014

Julien Sirjacq héritier du futur

 

Vinogradov.png“Sudden Archives - a spectral recollection”, Julien Sirjacq feat. The Bells Angels, du 15 novembre au 13 décembre 2014, au Circuit, centre d’art contemporain, quai Jurigoz, Lausanne

 

 

 

 

 

Julien Sirjacq est un passionné de musique. Mais il s'intéresse aussi à lʹespace urbain, à lʹhistoire des bâtiments, à la manière dont ils peuvent être habités et « interprétés » par des individualités. Ses œuvres agissent in situ en proposant un récit en temps réel qui retrace le devenir alternatif et fantastique du sujet choisi : ici de Vinogradov. Ce sujet fait d’ailleurs le joint entre les centres d’intérêt de l’artiste. Ayant découvert dans des cartons abandonnés - et par un hasard qui fait bien les choses - des documents du chef d'orchestre Boris  de Vinogradov (membre fondateur de l’ensemble « l’Itinéraire », chef de l’Orchestre de chambre de l’ORTF), Julien Sirjacq les a triés,  analysés jusqu’à les transformer en source d'inspiration pour ses expérimentation.  A partir d’un trésor exhumé et sauvé (lettres, photos, partitions, bandes magnétiques) l’artiste a reconstitué une sorte de « fiction » dans laquelle il recompose à sa main l’histoire d’un créateur dont le travail fut au fondement  de la musique spectrale dans les années 70 du siècle dernier. Sirjacq a intégré immédiatement à son travail de reconstitution plastique une dimension sonore. Il a par ailleurs partagé ses découvertes avec des musiciens capables de  questionner l’héritage musical de Vinogradov.

 

 

 

ImageProxy.jpg« Sudden Archives »  devient le second volet de cette recherche. Elle débuta  avec « L’oreille interne »  (Bruxelles, festival Citysonic, 2012).  Le dispositif conçut pour Lausanne se  déploie selon 3 modules : partition / transposition, interprétation / enregistrement et diffusion / production. Les archives sont présentées au moyen de différentes techniques d’impression : du mur d’image  sur l’ensemble de l’espace de Circuit à une fabrique de disques vinyles et une imprimerie où seront produites pendant l’exposition des propositions « multipartitas » mixant images et sons (d’Antoine Kogut à Wanda Obertova, de Laurent Estoppey à Anne Gillot et Kiko Esseiva entre autres). Genres, familles s’écroulent afin de faire jaillir des structures sous jacentes mais sans que le créateur ne cherche à les théoriser. Le dessin improvise du provisoire par sauts et gambades contre tous préjugés. Surgit aussi une spéléologie des sons « décimentées » et décimées dans l’espace temporel. L’extravagance suit son cours sans souci de justification, de critère causal. L’œuvre multiforme devient un essentialisme du réel non par substance mais structure. Au statisme fait place la fluidité. Elle pervertit subtilement les habitudes de voir et d’entendre.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret