gruyeresuisse

02/07/2019

Quand Alvin Lucier ouvre l'horizon sonore

Lucier.jpgAlvin Lucier, "Notes sur la musique expérimentale", traduction Vincent Barras, Christian Indermuhle, Thibault Waltrt, Héros-Limite, Genève, 2019, 272 p., 22 E..

 

Le compositeur Alvin Lucier fait partie des compositeurs américains qui ont révolutionné la définition même de la musique. Dès les années 60, il explore les propriétés naturelles du son en lien avec l’espace. Il s’intéresse aux phénomènes de la résonance et de l’interférence. Avec Robert Ashley, David Behrman et Gordon Mumma, il fonde la" Sonic Arts Union" en 1966, enseigne à la Wesleyan University du Connecticut, enregistre une vingtaine d'albums et son oeuvre continue à être jouée et inspire de jeunes créateurs.

Lucier 2.pngLes éditions "Héros-Limite" permettent la publication en français  de son livre majeur. "Musique 109" propose un panorama fléché de l'expérimentation musicale.Lucier retrace les parcours de John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Pauline Oliveros ou Philip Glass entre autres. Il permet de comprendre comment ces artistes ont fait de cette époque un moment clé de l'histoire de la musique, un peu comme les expressionnistes américains ont métamorphosé la peinture.

Lucier 3.jpgAlvin Lucier passe en revue les données de l’indétermination, du minimalisme, de la musique électronique ou encore les innovations radicales comme celles du "piano arrangé" ou des recherche de Nancarrow. Il est ici un "vulgarisateur" (au sens noble du terme) : ces textes issus de la retranscription de ses cours forment une somme importante et parfaitement fluide. Lucier sait y être badin au besoin avec un sens astucieux de l'anecdote afin de rapprocher la musique savante du commun des mortels.

Lucier 4.jpgL'auteur prouve comment la pulsation de vie bat la chamade de manière inédite par mutation de la mesure et de la syntaxe sonore. Elle s'ouvre à des bouillonnements sourds. Soudain la musique connaît ni intervalle ni dénotation, ignore le phrasé et le distingo. Elle semble couler de source pour faire éprouver de nouvelles émotions et interrogations. Il arrive que là où nagent les notes leurs dents sont prêtes à scier les cordes qui nous retenaient aux balances du passé et aux harmonies établies.

Jean-Paul Gavard-Perret

20/06/2019

Et l'Europe découvrit Ray Charles

Charles.pngCet album est plus qu'un témoignage précieux. Il marque une date dans l'histoire non seulement du jazz mais de la Pop que l'artiste annonce à sa façon dans ces quatre concerts donnés à la fin  de quatre soirées  du festival. Chacun à sa couleur, son âme : le deuxième est approximatif et le troisième parfait.

Charles 3.jpgLe maître de ce qu'on appela la "Great Black Music" est au sommet de sa forme. Le jazz "pur" glisse avec lui vers le blues, la soul, le funk. Le "Genius" est déjà une star aux USA mais son arrivée dans son tour européen lui donne une nouvelle dimension. Et les 4 CD montrent toute l'énergie, la voix puissante et les accompagnements qui donnent à ces sessions un caractère d'exception même si la voix de Charles est encore en formation et ne connaît pas les déchirements plus tardifs.

Charles 2.jpgTout amateur de musique Jazz et/ou Pop sera captivé par ses 4 versions qui s'enrichissent de morceaux inédits et de guest stars. Ray Charles captive et séduit. Les albums sont chauds. Ils sont indispensables aujourd'hui comme hier. A savoir au moment où l'Europe s'emballe pour "What'd I Say" et où l'artiste quitte le label Atlantic et le jazz hot pour ABC-Paramount en s'orientant vers un public plus large. Ici, et dans la pinède d'Antibes, un piano, un orchestre à la Count Basie (dont un standard est systématiquement repris en début de concert)  et les fidèles Raelettes accompagnent une voix incomparable que la Suisse allait découvrir quelques semaines plus tard à Genève et Zurich. Elle ne cesse de troubler et d'émouvoir soixante ans plus tard.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ray Charles in Antibes 1961, Frémeaux et Associés, Vincennes, 2019, 4 C.D.

04/12/2018

Arie Dzierlatka : scènes et conciliabules

Favre 4.jpg"Aline Favre et Arie Dzierlatka - Dessins croisés", Galerie Ligne Treize et Galerie Marianne Brand, Carouge du 8 au 23 décembre 2018

Marié pendant 15 ans à la céramiste Aline Favre Arié Dzierlatka fut musicien et plus occasionnellement dessinateur et illustrateur. Ses musiques de films l'ont fait connaître des cinéphiles. Il travailla avec Rohmer ("L’Amour l’après-midi"), et surtout avec le trio majeur du cinéma suisse romand : Goretta, Soutter, Tanner. Il fut aussi animateur pour les enfants en de célèbres concerts commentés dans les institutions musicales genevoises et des émissions télévisées d’initiation musicale. S’intéressant aux expérimentations électroacoustiques il sut les lier à l'héritage classique.

Favre.jpgLes expositions de Carouge permettent de découvrir ses dessins de cet artiste libre. Ils sont aussi provocateurs que sa musique. L'auteur fait preuve d'une fantaisie, d'une drôlerie qu'il ne pouvait pas forcément exprimer dans son oeuvre musicale. Le dessin reste ici ouvert. La perception prend une profondeur au sein des formes et des couleurs de cette expérience-limite. S’éprouve une contradiction entre ce que nous connaissons et ce qui soudain nous est donné de connaître par celui qui ne se prenait pas forcément pour un plasticien.

Arie Dzyierltka ne se souciait pas de "faire oeuvre". Mais, de telles marges, surgissent des parenthèses graphiques, des scènes et conciliabules imprévus. Ils éclatent à la surface sans souci de savoir et de technique. Le jeu des couleurs et des lignes est démultiplié en divers avatars.Favre 5.jpg Emergent de la sorte des vertiges bien  plus que des vestiges. L’inconscient y connaît la traversée des frontières à laquelle l'artiste offrit un passage, un transfert. Aux rituels de certitude fait place l’égarement et la transgression. C'est toujours une fête.

Jean-Paul Gavard-Perret