gruyeresuisse

22/02/2020

Buvette - pour l'ivresse

Buvette.pngCourir le risque pour un artiste de prendre comme nom "Buvette" (eu égard à son ex job de barman) afin de se faire reconnaitre dans le monde de l'electro pop tient de la gageure. Pourtant avec son troisième album "Elasticity", Cédric Streuli ,originaire  des Alpes suisses, impose avec le label français "Pan European Recording" - une empreinte originale sur la scène musicale internationale par une électro cosmique teintée d'influences diverses - notamment très années 80 (mais revisitée). En évolution constante Buvette poursuit ses explorations sonores nourries par ses voyages aux États-Unis, en Inde et au Mexique avant de se fixer en partie à Paris en 2015.

Buvette 2.pngSes musiques - même dans leur évolution - se teintent d'une mélancolie qui néanmoins devient avec "Elasticity" bien différente et plus intéressante que dans ses précédents "4 Ever" et "The Neverending Celebration". Nettement cadré ce nouvel album gagne paradoxalement en liberté. D'où sans doute son titre - même s'il évoque aussi les villes en extension qui provoquent de multiples sensations et émotions. Et ce, au moment où les machines sont accompagnées d'une basse, d'une guitare et d'une batterie. Elles cassent l'aspect lisse du son par des détails astucieusement pop. Les sons s’étirent, se rapprochent ou s'éloignent dans un flux subtil et insidieux. Il donne à la musique electro de nouvelles ailes de désir.

Jean-Paul Gavrd-Perret

25/01/2020

Sandra Moussempès : la pensée et la glotte

Sandra Bon.pngLe sous-titre du "Cinéma de l'affect" de Sandra Moussempès : "boucles de voix off pour film fantôme" est capital. Il permet de comprendre le rythme des flots du livre. Et si  le mouvement est le propre du cinéma, la voix devient ici l'essentiel d'une poésie sonore d'un genre particulier. La créatrice sample et met en échos des voix de corps absents et plus particulièrement la figure de son arrière-grand-tante, Angelica Pandolfini, cantatrice au début du XXème siècle et dont le portrait trônait chez sa grand-mère italienne d’origine. Le film fantômal que la poétesse "monte" permet de réanimer ceux qui - disparus - reviennent sous la forme d’"ectoplasmes" dans toute leur gamme de voix qui parlent, chantent, subjuguent et occupent.

Sandra 3.jpgTout part de cette arrière-grand-tante le jour où "je découvris sur YouTube / sa voix enregistrée en 1903 son timbre / ressemblait au mien c’était troublant". Dès lors Sandra Moussempès cherche "à vérifier moi-même sur un corps inerte ce qui provoque ces ondes sonores humaines - la voix chantée, l'intérieur de l'humain". A travers "l'image" de cette ancêtre la poétesse trouve son phrasé comme celui de sa lignée "Les femmes criaient facilement sous des dehors respectables". Quant à la voix des hommes "elles étaient feutrées sauf devant les matchs à. la télé".

Sandra.pngLa créatrice "chante" lorsque les voix se sont tues. Leur timbre se transforme en "écriture revenue à la voix sans que la voix y succombe " au milieu d'échos antérieurs, parallèles, jumeeaux. Il y a les aïeuls mais aussi Emily Dickinson, Mary Shelley et Emily Brontë dont les fantômes affrontent l’intime de l'auteure à travers toutes les "machines à embaumer" (magnétophones, K7 audio, dictaphones, gramophones, etc. Bref tous les appareils proprent à faire renaître les voix d’outre-tombe. Mais la poétesse convoque aussi spiritisme, états hypnotiques, etc. L'ensemble de ces outils de stroboscopies sonores, illuminent la mémoire par "esprits phonétiques" et "mantra phoniques" au delà de divers types de grésillements intempestifs. La pensée est ainsi logée au fond de la glotte. L'auteure la fait dégorger en "fréquence Pandolfini" et en recontextualisant par ses mots toutes ces voix qui alimentent un texte qui en devient le miroir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect (boucles de voix off pour film fantôme), L’Attente 2019, 104 pages, 13€.

06/10/2019

Jeux de voiles : Marja-leena Sillanpää

Silanpaa.jpgMarja-leena Sillanpää, "From air to flames, Librairie Humus, Lausanne,17, 18, 19 octobre 2019.

 

L'artiste et écrivaine finnoise Marja-leena vit et travaille à Stockholm. Son exposition à Lausanne est un jeu d'ombres et de lumières à travers le drapé. Un passé est remonté avec des fragments incomplets, des éléments trouvés et repris. Le tout sous des parties musicales qui répondent à la même esthétique du fragment. Existent divers effets de rideaux dont l'artiste tire les ficelles. La vie apparaît abstraite (par la musique) et fantomatique (par les images).

silanpaa 2.pngL’œuvre n’a en aucun cas pour but de faire lever du fantasme. Ce dernier au mieux doit s'envisager et se «dévisager» (si l’on peut dire…) en un processus de réflexion et non de pulsion. L’œuvre porte la lumière et l'ombre, l'intelligence et l'instinct, l'image et le son. Surgit paradoxalement ce qui dépasse le pur corporel, qui dépasse aussi les langages en tant qu'outil de communication. Les agrégats et la stratégie esthétiques renvoient à la métaphore agissante et obsédante de l'existence là où tout échappe au réel pour un autre inachèvement. Mais pas forcément transcendental.

Jean-Paul Gavard-Perret