gruyeresuisse

21/07/2019

L'Epée : ardente et diabolique

L epee 2.jpgLa comédienne chanteuse Emmanuelle Seigner avait découvert les Limiñanasdans une série TV. Elle décida de les reconter au moment de l'enregistrement de leur « Shadow People » et fut même invitée à chanter sur le titre éponyme. Ils se mettent à travailler ensemble sur ce qui au départ devait être un album solo d’Emmanuelle avec des textes de Lionel et de l’écrivain-artiste Bertrand Belin. Il ne manquait qu’une chose : la production. L'américain Anton Newcombe (leader des "Brian Jonestown Massacre"), proche des Limiñanas, fera plus que l'affaire.

L epee diabolique.jpgIl lance l'idée du groupe et le baptise "L'Epée" ("titre tranchant qui anoblit et coupe aussi les têtes" précise-t-il). Le groupe a déjà publié un EP mais leur premier album "Diabolique" paraît début septembre sous l'ombre tutélaire de Lou Reed auquel fait référence un titre de l'album ("Lou"). L'ensemble est résolument rock, punk et psychédélique. S'y discernent des rappels des New York Dolls avec renforts de distorsions, mellotron et percussions nerveuses. Elles contredisent astucieusement le chant d'Emmanuelle Seigner qui sert parfaitement les lyriques sobres, minimalistes et rythmiques de Bertrand Belin.

L epee 3.jpgFidèle à leurs principes les Limiñanas continuent un travail de volontaire bricolage : Marie joue une batterie ultra primitive, et Lionel de la guitare "comme je peux" dit-il. Voire... Car sous l'apparente non maîtrise et la présence de Newcombe qui sait se servir de toutes les erreurs, les accidents possibles le groupe crée un album hors zone, libre et jouissif. Preuve que si l'Epée fait dans le saignant il ne refuse en rien la tendresse et le jeu.

Jean-Paul Gavard-Perret

L'Epée, "Diabolique", label Because, 2019.

02/07/2019

Quand Alvin Lucier ouvre l'horizon sonore

Lucier.jpgAlvin Lucier, "Notes sur la musique expérimentale", traduction Vincent Barras, Christian Indermuhle, Thibault Waltrt, Héros-Limite, Genève, 2019, 272 p., 22 E..

 

Le compositeur Alvin Lucier fait partie des compositeurs américains qui ont révolutionné la définition même de la musique. Dès les années 60, il explore les propriétés naturelles du son en lien avec l’espace. Il s’intéresse aux phénomènes de la résonance et de l’interférence. Avec Robert Ashley, David Behrman et Gordon Mumma, il fonde la" Sonic Arts Union" en 1966, enseigne à la Wesleyan University du Connecticut, enregistre une vingtaine d'albums et son oeuvre continue à être jouée et inspire de jeunes créateurs.

Lucier 2.pngLes éditions "Héros-Limite" permettent la publication en français  de son livre majeur. "Musique 109" propose un panorama fléché de l'expérimentation musicale.Lucier retrace les parcours de John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Pauline Oliveros ou Philip Glass entre autres. Il permet de comprendre comment ces artistes ont fait de cette époque un moment clé de l'histoire de la musique, un peu comme les expressionnistes américains ont métamorphosé la peinture.

Lucier 3.jpgAlvin Lucier passe en revue les données de l’indétermination, du minimalisme, de la musique électronique ou encore les innovations radicales comme celles du "piano arrangé" ou des recherche de Nancarrow. Il est ici un "vulgarisateur" (au sens noble du terme) : ces textes issus de la retranscription de ses cours forment une somme importante et parfaitement fluide. Lucier sait y être badin au besoin avec un sens astucieux de l'anecdote afin de rapprocher la musique savante du commun des mortels.

Lucier 4.jpgL'auteur prouve comment la pulsation de vie bat la chamade de manière inédite par mutation de la mesure et de la syntaxe sonore. Elle s'ouvre à des bouillonnements sourds. Soudain la musique connaît ni intervalle ni dénotation, ignore le phrasé et le distingo. Elle semble couler de source pour faire éprouver de nouvelles émotions et interrogations. Il arrive que là où nagent les notes leurs dents sont prêtes à scier les cordes qui nous retenaient aux balances du passé et aux harmonies établies.

Jean-Paul Gavard-Perret

20/06/2019

Et l'Europe découvrit Ray Charles

Charles.pngCet album est plus qu'un témoignage précieux. Il marque une date dans l'histoire non seulement du jazz mais de la Pop que l'artiste annonce à sa façon dans ces quatre concerts donnés à la fin  de quatre soirées  du festival. Chacun à sa couleur, son âme : le deuxième est approximatif et le troisième parfait.

Charles 3.jpgLe maître de ce qu'on appela la "Great Black Music" est au sommet de sa forme. Le jazz "pur" glisse avec lui vers le blues, la soul, le funk. Le "Genius" est déjà une star aux USA mais son arrivée dans son tour européen lui donne une nouvelle dimension. Et les 4 CD montrent toute l'énergie, la voix puissante et les accompagnements qui donnent à ces sessions un caractère d'exception même si la voix de Charles est encore en formation et ne connaît pas les déchirements plus tardifs.

Charles 2.jpgTout amateur de musique Jazz et/ou Pop sera captivé par ses 4 versions qui s'enrichissent de morceaux inédits et de guest stars. Ray Charles captive et séduit. Les albums sont chauds. Ils sont indispensables aujourd'hui comme hier. A savoir au moment où l'Europe s'emballe pour "What'd I Say" et où l'artiste quitte le label Atlantic et le jazz hot pour ABC-Paramount en s'orientant vers un public plus large. Ici, et dans la pinède d'Antibes, un piano, un orchestre à la Count Basie (dont un standard est systématiquement repris en début de concert)  et les fidèles Raelettes accompagnent une voix incomparable que la Suisse allait découvrir quelques semaines plus tard à Genève et Zurich. Elle ne cesse de troubler et d'émouvoir soixante ans plus tard.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ray Charles in Antibes 1961, Frémeaux et Associés, Vincennes, 2019, 4 C.D.