gruyeresuisse

26/08/2016

Du visage au portrait : Gus Van Sant

 

Gus 3.jpgAvant de devenir le grand cinéaste mondialement connu Gus Van Sant était photographe. Il a publié une sériede108 portraits de face à la lumière minimale afin de créer un forme de clair-obscur. L’artiste a pris ses photos lors de ses castings pour « Drugstore Cowboy” et “My Own Private Idaho ». S’y retrouve tout l’hédonisme d’une jeunesse de l’époque pris par surprise. Ces portraits donnent à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. Le visage est plus dans qu'à l'image. L'artiste a compris comment depuis l'Antiquité grecque où visage et masques étaient indissociables, le premier est devenu le centre de toutes les ambiguïtés selon une logique anthropomorphique de l'art occidental sur lequel l'artiste a opéré afin de provoquer une ouverture.

Gus 2.jpgIntéressé par la "visagéité" plus que par la photogénie, l'artiste tente de supprimer la fausse évidence des présences. La vérité du visage est un leurre que Gus Van Sant gomme. Se mettant en quête d'identité il s'arrache à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée de son règne énigmatique par effet de surface en de longues vibrations de lumière pâle. Elle est capable de suggérer la trace et l’a-jour d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de la lumière sur la peau. Gus.jpgA ce titre, avec ses photographies d’instantanés, Gus Van Sant n'a pas cherché à satisfaire le regard et la curiosité par des images accomplies mais par le gonflement progressif de leur vibration où jaillit moins l'hypnose que la gestation. Le balbutiement d’une ombre à la recherche de son corps tente la reprise d'un "qui je suis". Il se superpose au "si je suis" quand le cinéaste retient certains modèles pour ses castings.

Jean-Paul Gavard-Perret

GusVan Sant, “108 Portraits”, Twin Palms Publisher

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06/08/2016

La « pastorale américaine » selon Bruce Wodder

AAABruceWodder.jpegPhilip Roth avait donné à Newark certaines lettres de noblesse. La ville a bien changé. Elle est devenue un des territoires où les pauvres - désormais chassés de Manhattan - trouvent refuge. Pour souligner cet état de choses Bruce Wodder a choisi de faire découvrir la personnalité de la ville non en plein jour mais de nuit. La ville du New Jersey une fois le soleil couché se transforme en de multiples nuances de gris. Elles donnent aux photos un aspect de film noir habité d’ombre. Elles accentuent la misère ornementale de la ville devenue le lieu fourre-tout de la mégalopole.

AAAbrucewader3.jpgSurgit un lieu frontière éloigné de l'exhibition capitaliste mondialisée. Du « paysage » il n'est alors plus question. Il est biffé de la carte de Newark. Non seulement le décor a changé : il a disparu. C’est d'ailleurs une forme ordinaire de pseudo préservation des villes mondes que de créer de telles zones. S’y joue la question d’un enlisement et d'une défaite : l'être contraint et forcé y patauge et suit un rituel aussi nocturne que celui des photos. En absence d'horizon tout ressemble à un vide. Mais Wodder sait lui accorder une valeur de « tableaux » américains comparables à ceux - parisiens - de Baudelaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bruce Wodder, « Newark After Dark », Soho Gallery, New York du 17 septembre au 1er octobre 2016.

 

17:51 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

16/07/2016

Pope club : Petrov

 

Petrov.jpgLev Nikolaïevitch Petrov, « Dans le passage un pope », trad. du russe par Pauline J.A. Naoumenko-Martinez, Editions Louise Bottu, Mugron, 2016, 120 pages, 14 €

« Dans ce qu’on voit on voit toujours moins que ce qu’il y a à voir ». D’où la nécessité des mots. Non pour voir mieux mais autrement. Et c’est ce que propose ce roman russe sorte de « documentaire métaphysique » (4ème de couv.) mais qui ne néglige pas le réel. Pour autant celui-ci en prend un sacré coup dans l’aile : dans des passages obscurs il n’est pas jusqu’au Pope à devenir douteux : prélat, père ou employé municipal rien n’est sûr. Parmi les caucasiens râblés et autres tchétchènes tout est possible même l’improbable.

Petrov 2.jpgDe l’auteur on ne sait rien ou presque : à savoir qu’il a écrit ce livre exceptionnel où l’à-peu-près vient brouiller le réel sans du trop ou de superflu, pas question que l’anecdote alourdisse, que l’ornement amidonne. Le roman brise la glace (et il y sur place où convergent les impasses et sa foultitude d’êtres du troisième type), il avance par stances et fractures. Tout n’est que passages « entre le pope ou son avatar ». L’espoir est sans doute un leurre mais l’auteur ne s’en occupe pas car il a mieux à faire là ou l’humour beckettien fait de l’écrivain un romantique d’un nouveau genre, « une midinette aux mains calleuses » que seuls les mots font rêver. Ou presque. Peut-être là la découverte littéraire de l’année.

Jean-Paul Gavard-Perret