gruyeresuisse

06/03/2018

Izumi Miyazaki : topologie du moi en nuages de lait

Miyazaki 2.jpgC’est sur le web que la jeune photographe japonaise s’est fait connaître par ses « autoportraits » ironiques et leurs doubles. Izumi Miyazaki s’amuse à jouer la poupée. Plutôt que d’appuyer sur la psychologie par les « intonations » du visage, le sien reste impassible sous ses cheveux noirs au carré et des tenues strictes - le plus souvent - mais parfois sinon psychédélique du moins « Deschiens » façon nippone.

Miyazaki.jpgInfluencée par les univers de Magritte, Mishima et bien sur David Lynch ses autoportraits deviennent des mises en abîme du « moi ». Au besoin elle se coupe la tête, lève la jambe (mais de manière pudique) et surtout ne sourit pas. Est-ce pour exprimer sa claustration et sa solitude ? Est-ce pour nous faire entrer dans le mystère qui fascine et le plaisir qui tue ?

Miyazaki 3.jpgJouant de tous les codes de la postmodernité l’artiste offre un corps diffracté. Incisé, coupé, « remonté », déplacé il est renvoyé à un devenir incertain. Mais il n’est jamais abandonné et reste parfaitement soigné, « bien sous tout rapport ». Il interroge la possibilité de l’identité prise en défaut de toute certitude par l’écriture photographique faite de traces, d’échos et de variations lumineuses en des nuages de lait sur la café noir de l’existence. Izumi Miyazaki restitue la complexité de la représentation au moment le portrait se décline en une suite de dérobades aussi drôles que séduisantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Izumi Miyazaki, “There’s no place like home, bergonzofirstfloor, du 9 mars au 30 avril 2018

 

11/02/2018

Nobuyoshi Araki : cordes et pétales

Araki 3.jpgNobuyoshi Araki transforme les codes et stéréotypes du médium photographique comme celui de l’érotisme et du bondage. Il intervient parfois sur ses propres négatifs ou recouvre parfois ses images de calligraphies ou de peintures, dans un geste audacieux, souvent teinté d’humour. Même en fragments le corps échappe au morcellement.

Araki 2.jpgPoses et prises créent moins le rêve et fantasme qu’elles ne sollicitent l’imaginaire. Fidèle à toute une tradition japonaise Araki cherche le réel du rien et dans le rien le retour du geste qui touche. Le corps et sa prise deviennent la magie du réel. Lèvres entr'ouvertes parfois les corps semblent nous comprendre comme ils comprennent une forme d’amour, de communauté, d’entente tacite.

 

 

Araki 4.jpgIl en va de même lorsque les fleurs trop ouvertes laissent suinter une humidité. Tout cela demeure trouble et fascinant. L’œuvre - dont l’exposition de New York offre une superbe rétrospective - reste le véritable journal intime de celui pour qui « photographier est avant tout une façon d’exister ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Nobuyoshi Araki, Musée du Sexe, 233 Fifth Avenue New York, février-avril 2018.

01/02/2018

David Lynch et les languides

Lynch 2.jpgLa Fondation Cartier publie un superbe livre d’une centaine de photographies en noir et blanc et en couleur des nus de David Lynch. Ces clichés sont parfaitement conforme aux visions que révèlent "Twin Peaks" et "Mulholland Drive" (entre autres). Comme toujours l’auteur joue de l’érotisme et d’une forme d’abstraction entre humour et glamour.

Lynch 3.jpgJamais d’outrage dans de telles prises. Même si la proximité est des plus prégnantes Jamais de mépris, de dégoût, de violence mais la fascination pour le corps féminin là où la vieille dépendance de l’homme à son double ne fait jamais défaut. Chez Lynch les femmes le savent et elles en jouent en créant un lien ravageur à la dépendance tacite et délicieuse.

 

Lynch.jpgContrairement à ce qui se passe dans les films du créateur ; le désir est déconnecté de la peur. D’autant que les égéries l’attisent plus qu’elles ne l’éprouvent elles-mêmes. La femme reste chez Lynch l’Eve de la Bible : d’une certaine manière la première « coupable ». Pas question pour autant de pousser plus loin l’ « analyse ». Le charme ne fait que commencer à dévoiler ce qu’il ensemence. Les corps nus mais relativement cachés restent d’une certaine manière « invisibles » selon cette perspective chère à Lynch : le voyage du désir est toujours un déplacement vers l’étrange ou l’étranger. Hypnos est au cœur d’Eros.

Jean-Paul Gavard-Perret

David Lynch, « Nudes », Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2018, 55€