gruyeresuisse

29/11/2017

Duane Michals : déplacement du portrait

Michals2.jpgMichals fait vivre et cohabiter le cœur battant de personnages aux élans recomposés et imaginés, avec plus ou moins de références. La réalité se quitte mais pour la transformer en épiphanie si bien que le portrait ne cherche pas à retenir un éphémère mais un archétype selon une discipline libre. Le photographe pratique l’humour comme la vénération au sein d’une recherche obstinée. Elle tient de la vocation. Il ne s’agit pas de proposer des archives mais des mouvements en explorant des voies nouvelles sans rien mépriser ou ignorer de ce qui existait avant lui.

Michals bon.jpgMais Duane Michals avance seul. Son regard s’obstine à une splendeur qui ne se contente pas de la représentation : il opte pour la re-présentation. Le motif n’est plus un appui rassurant mais un déclencheur : le créateur s’en empare. Cela permet liberté et extravagances contrôlées là où la lumière transfigure le visage dans un long échange entre l’artiste et son sujet. Il s’agit de rêver une identité dont la révélation ose la fantaisie. Elle donne au médium sa nature équivalente à ce que Barthes nomme « le filmique » lorsqu’il parle du cinéma.

Jean-Paul Gavard-Perret

Duane Michals, « Portraits », Thames & Hudson, New York, 2017, 176 pages, 45,00 $

 

23/11/2017

Michael Wolf : dans les villes de grandes solitudes

wolf.jpgMichael Wolf, “Life in Cities”, Galerie Christophe Guye,Zurich,

La mégalopole reste le sujet de prédilection de l’artiste installé au centre de l’une d’elles : Hong Kong. Il transforme ce qu’il nomme « l’architecture de la densité » en surfaces quasi plates et abstractions stylisées pour suggérer l’architecture des buildings de Chicago (« Transparent City ») comme des toits de Paris ("Paris Rooftops"). Le photographe souligne la problématique urbaine, les solitudes encagées mais aussi une forme de beauté. Mais c’est « Tokyo Compression » qui donne la plus forte dimension de l’être humain en son rapport aux « immondes cités » (Baudelaire).

wolf 2.jpgPeut s’imaginer en off la musique de Schoenberg et celle de Kraftwerk. La ville et ses structures sont moins des abris qu’un monde de l’entassement mais aussi de l'envoûtement. Par effet étrange l’image pivote sur elle-même afin de glisser de la surface au fond. Elle rend impossible la parole, là où l'envie d’être en vie se distingue par la vision d’une femme collée à sa fenêtre et qui semble se perdre dans un songe primitif.

 

wolf 3.jpgMichael Wolf multiple les vertiges. Le groin de nuit surgit à travers les lumières des cités par additions de lieux à corps perdu où les êtres semblent à peine réels. Les bâtiments sont à la fois épais et fluide afin que l’existence devienne plus apprivoisée que rebelle. Par plans, tout entraîne à la fois en avant, en arrière dans cet exercice de lenteur. Une telle « harmonie » à la fois vomit le néant et le nourrit.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/11/2017

Emmet Gowin : Bio-tops

Gowin 2.jpgAu milieu de l’espace une femme. Mais pas seulement. Parmi d’autres clichés la lumière de présences fantomales. Car Emmet Gowin cherche aussi ses chemins de la création chez les naturalistes du XIXème siècle. Il a consacré une décennie de travail sur les papillons de nuit (« Mariposas Nocturnas ») afin de rendre compte de la richesse de l’écosystème tropical. Il dresse des tableaux à la Warburg sur fonds d’imagerie artistique historique et en tirages au sel et à l’imprimante jet d’encre. Le papillon est pour lui non seulement une merveille de beauté d’une variété infinie mais le témoignage qu’il ne peut exister sans la forêt en voie de destruction.

Gowin.jpgL’œuvre ne cesse d’évoluer : partant de portraits intimes de la famille de l’artiste en Virginie elle englobe le monde naturel dans sa diversité : vues aériennes de désolation volcanique, sites d’essais nucléaires, visions des écosystèmes tropicaux en leur biodiversité précaire. Existe toujours une célébration des lieux de vie au sein de combustions oniriques. La photographie devient une technique particulière au seuil du réel et de l’irréel afin de les formaliser le risque de destruction et la dimension sublime du monde par traces et sensations. Les photographies incisent de réel afin que des fantasmagories de contes merveilleux ou horribles prennent tout leur sens.

Jean-Paul Gavard-Perret

Emmet Gowin, “Here on Earth Now - Notes from the Field”, Pace/MacGill Gallery, New York, du 28 septembre 2017 au au 6 janvier 2018.