gruyeresuisse

01/07/2018

Drôles d’oiseaux mais pas que – Ruven Afanador

Afanor 2.jpgRuven Afanador explore de manière ludique et érotique un monde hispanisant eavec un humour qui fluidifie une certaine brutalité et pimente l’innocence (jouée) des Dulcinée du Toboso et d’hidalgos ambigus passablement toréadors. Surgit un monde onirique aux effigies et poses mystérieuses. Le corps est le dénominateur commun de scènes chorégraphiques. Celui des hommes devient une fleur, celui des femmes un volatile.

 

Afanor 3.jpgCela permet de présenter des images à la fois les plus anciennes et les plus neuves à travers certains outrages agencés de manière subtilement perverse. L’artiste rappelle ce qui unit et désunit le corps en refusant d’effacer ce que la vie sécrète et ce que la mort pourrait dissoudre au moment des corridas. Il faut donc accepter la confrontation avec la proximité outrageuse des tels oiseaux et fleurs. Reste leur « Passion » au sens christique mais détournée du terme.

Afanor.jpgEven Afanador ouvre à la béance oculaire. Les deux orbites "disent" la prise du spectateur dans un regard qui devient le confident d’opérations les plus secrètes soumises à des stéréotypes soudain sont renversés. Parfois au sein de la drôlerie une mélancolie transcendentale s'exprime. Elle semble de nature à traverser la vision du spectateur jusqu'à atteindre un arrière-oeil, un arrière monde : peut-être celui du royaume des légendes où comme Don Quichotte nous devenons chevaliers errants.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/06/2018

Maryse Magnin : du visage au portrait

Magnin BON.jpgDiscrète au possible, Maryse Magnin ne dérange jamais celles et ceux qu’elle photographie. Partageant son temps entre la France, la Suisse c’est sans doute la Tunisie du sud qui est sa « vraie » patrie et plus particulièrement Ksar Ghilane sur les rives du Sahara Oriental là où vivent des hommes discrets comme elle et son animal préféré : le mehari. Très proche de l’artiste et écrivain Marcel Miracle (qui porte si bien son nom), elle apprécie - côté photographes Sally Mann et Peter Beard.


Magnin.jpgAnimé d’un sens profond de l’humain, Maryse Magnin saisit les âmes à travers la surface du monde non sans humour et magie. L’univers apparaît dans sa simplicité. Et surtout sa beauté. Nous pouvons consulter bien des archives des existences dans ses tiroirs à photographies. Elles permettent aussi de se réfugier dans des rêves – forains ou non - comme dans les plages de l’enfance.

Magnin 2.jpgEn faisant revivre les plus belles émotions qu’elle a éprouvées, Maryse Magnin, d’ici ou de là-bas, ne fait pas que tracer ses images dans le sable. Poreuse à tout elle ramasse les regards de celles et ceux qui les laissent tomber. Elle devient ainsi la poésie afin que nous n’ayons jamais l’occasion de ne pas exister.

Jean Paul Gavard-Perret

Maryse Magnin, exposition, Galerie Cyrille Putman, Arles, du 21 juin au 31 aout 2018.

(la photo 2 est un portrait de Djemila Khelfa).

20/05/2018

Jean-Claude Wicky dans les entrailles et sur les arêtes du monde

Wicki.pngJean-Claude Wicky, "Un regard sur l'ailleurs", Musée jurassien des arts, Moutier, du 10 juin au 11 novembre 2018.

Âgé de 23 ans, Jean-Claude Wicky (1946-2016) quitte Moutier pour son premier voyage autour du monde. Son périple durera plus de 5 ans et le mènera vers les mines de l'Altiplano bolivien. Il y retournera plusieurs fois de 1984 à 2001 pour offrir à ses habitants une de ses deux principales séries « Mineros ». Mais il se rend dans toute l’Amérique latine entre autres en Equateur où il construit son autre série majeure « Helieros » (chercheurs de glace).

wicki 3.jpgCes séries sont d’abord célébrées en Amérique du Sud avant d’être appréciées en Europe. L’artiste fut bouleversé par les galeries de l’Altiplano « pas plus larges que des trous à rats » (écrit-il) là où les hommes doivent supporter la faim, l’obscurité, le manque d’oxygène, les dangers et la silicose. Dès sa première visite il savait qu’il réaliserait ce qui est bien plus puissant qu’un simple reportage. L’auteur a su se faire accepter, descendre avec les mineurs au fond des boyaux, en évitant- pitié et compassion pour photographier l’obscurité, la solitude, le sentiment d’asphyxie.

Wicki 2.jpgCela a demandé du temps et certaines prouesses techniques afin de faire partager le rapport fataliste et quotidien avec la mort sous l’égide de « Tio » - le diable des mines. Feuilles de coca, alcool aident les hommes qui s’habituent à des conditions impensables et qui disent - lorsqu’un des leurs meurt - que la mine réclame son dû. Wicky lui-même a frôlé la camarde mais ne s’est pas contenté de suggérer des drames. Existent des sourires et la beauté des paysages boliviens ou équatoriens. L’auteur a écrit pour ces mineurs un livre culte ainsi qu’un film pour témoigner non seulement de leur condition mais de leur fierté comme celle aussi des « Pailliris » (les femmes qui cherchent des restes de filons dans les roches). Tous appartiennent à ce qu’il nomme « le travail le plus dur du monde ».

Jean-Paul Gavard-Perret