gruyeresuisse

24/11/2016

Qui donc sinon Beckett ?

Beckett.jpgSi à mesure que l’œuvre de Beckett avance, il n'existe plus de lumière à l'intérieur des chambres noires au moment où l'auteur et réalisateur supprime toute certitude et toute figuration et où narrateurs et personnages restent à la fois partout et nulle part, entre hier et demain, les « Lettres » créent un angle de vue particulier. Beckett y devient disert sur les travaux en cours ; ses mises en scènes, la réalisation d’œuvres radiophoniques pour la B.B.C., le tournage de « Film » (« Le plus grand film irlandais de tous les temps » selon Deleuze)  et le retour à la fiction avec « Comment c’est » après dix ans d’interruption.

Beckett 2.jpgDans ce corpus émerge un personnage central, sorte de relais à Peggy Guggenheim et à Suzanne (qu’il finira par épouser) : Barbara Bray - productrice, traductrice, critique qui rencontra Beckett en février 1958. Une nouvelle fois, comme l’écrit Jacques Kober, « Beckett est sauvé par les femmes ». Comme les deux autres, l’Anglaise lui permet de s'enfoncer dans les lieux insondables et nocturnes de son œuvre tout en lui permettant de naviguer à vue. Beckett 3.jpgL’errance est donc ponctuée de présences. Et la bienveillance de Beckett demeure patente. L’auteur reste très attentif aux autres tout en évitant pathos et effusion. Preuve que l’auteur n’a rien d’un anachorète. Certaines lettres sont même la preuve d’une forme d'exaltation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Lettres III, (1957-1965), Trad. de l'anglais (Irlande) par Gérard Kahn. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Collection Blanche, Gallimard, 812 p., 2016.

 

11/11/2016

Les feux aux Q.-G. de David Lachapelle


LaChapelle.jpgLe langage photographique de David LaChapelle réunit deux types de récits : celui d’un monde violent et celui d’une fête. Les deux modèlent l’homme postmoderne. En chaque prise le « mal » court entre ces deux postulations en ouvrant sur toute une profondeur de visions emboîtées les unes dans les autres. Elles débouchent que sur des farces aussi drôles que cruelles. LaChapelle3.jpgMême la Suisse n’y est pas oubliée avec des idées qui se rapportent autant au présent qu’au passé. Et si l’Histoire n’a jamais fini d’être contée LaChapelle en déplace les miroirs dans son dédale et ses tables de désorientations qui sont autant de sidérations.

LaChapelle4.jpgFemmes et hommes s’y turlupinent sans le moindre contrôle. Et qu’importe si les fins du moi sont difficiles. L’humour, la critique sociale et esthétique font bon ménage chez celui qui débuta sa carrière grâce à Andy Warhol et son "Interview Magazine". Mais après avoir photographié les « peoples » il s’est dirigé vers des visions baroques. Exit l’icône ou la star : le monde est passé à tabac avec des égéries moins notables au sein de moments d’égarements superbement scénarisés. Enfer et Paradis se mélangent et c’est ce qui fait courir David. Il propose ses utopies dignes de la logique la plus folle. Chaque photographie devient la passante inouïe avec son pesant d’orage et de délire. Il y a chez l’artiste autant de William Blake, de Lautréamont que de Dada.

Jean-Paul Gavard-Perret

David LaChapelle : Galerie Stanley Wise, N-Y et Paris Photo 2016 (novembre).

10/11/2016

Merry Alpen : les dessous de Wall-Street

 

Alpern 4.jpgPendant l’hiver 1993-1994 la photographe Merry Alpern a photographié - à partir d’une fenêtre de l’appartement de Wall Street d’un de ses amis - des tractations secrètes. Regardant à travers deux fenêtres d’un sex-club elle saisit traders et autres hommes d’affaires échangeant avec des femmes en string noir des centaines de dollars eu égard à leurs « attentions » (sexe et drogue).

 

 

 

 

 

Alpern.jpgUtilisant un téléobjectif la photographe capte les femmes dans leur travail et les hommes dans leur plaisir. A ce titre, et en 1995 elle fut - au même titre qu’Andres Serrano et Barbara De Genevieve - censurée pour de telles prises par le National Council de la NEA. Depuis même si beaucoup de regardeurs sont gênés par des images frisant le voyeurisme, le travail d'Alpern est visible dans de nombreux musées. S’y montre le dessous des cartes. La nudité n’y est pas traitée pour elle-même mais pour ce qu’elle « dit ». Par sa présence une effraction a lieu. La nudité est moins une exhibition érotico-plastique façon strip-tease que la figure de la figure d’une société.

Alpern 2.jpgL’interdit social est dévoilé afin d’atteindre ce qu’il existe de plus profond dans l’accomplissement social de l’homme unidimensionnel : le manque ou l’animalité. Derrière les marbres et les apparats de Wall Street, le système est - plus que la femme elle-même - mis à nu afin que se perçoivent sa frustration, ses suffisances et ses subterfuges compensatoires.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Merry Alpern : "Dirty Windows", Editions Scalo, New York.