gruyeresuisse

02/02/2014

Balthus et la Licorne

 

 

 Balthus.jpgBalthus, « The Last Studies », Steidl,  2014, Göttingen, 480 €.

 

Selon une légende Balthus expulsé du mystère de Paris se retrouva dans la réalité du paradis : vie morne bornée par une école, une mairie, un cimetière. Afin que nul ne se trompe il construisit au bord un totem de bois. Il y jointoya du quartz blanc et de la pyrite et une corne de licorne que seul les filles vierges ont le pouvoir de séduire. Tous les gens du village connaissaient l’endroit ils l’appelèrent le « lieu d’où part le ciel ».  Le peintre y construisit son ermitage.

 

Torsion de nuque, Pluie fine sur la toile. Violence cherchant tendresse. Couleurs tendres. Des filles en pagaille. Combien sont-elles ? Les images en ont suivi leur nuit. Au-dedans. Au dehors. Balthus les relia : d’où la folle la raison de sa peinture. Combien d’hommes le peintre était-il pour lier ce qui est avec ce qui  n’est pas ? Dans chacune de ses toiles le calme s’enfonce en tendre épine. Elle répond à la question : comment sans la nuit voir sous la nuit ? Reste le sable émouvant des jupes, leurs manteaux de vision qui font si peu de plis. Chacun s’en retire espérant avoir laissé quelques larves.  En sortiront peut-être un jour des filles dites naturelles. D’autres se prendront d'une petite soif pour elles. Balthus sera parti. Pour l’heure son œuvre reste. Ses « last studies » le prouvent.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/01/2014

Philippe Halsman du people au délire lyrique

 

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Philippe Halsman, « Etonnez-moi ! », Musée de l'Elysée, Lausanne du 29 janvier au 11 mai 2014

 

Halsman a inventé une spatialité aérienne en résolvant différentes questions techniques pour créer un système de formes en mouvement et des assemblages de diverses variations. Dès lors le messager d'un monde  a priori « people »  Philippe Halsman n'a cessé de le déclore. Celui qui réalisa 101 couvertures du magazine Life reste le créateur d’icônes d’icône (Marylin Monroe entre autres). Par ce qui devint  la « jumpology » il fomenta des images mouvements. Elles séduisirent Salvador Dali avec lequel il travailla pendant plus de 30 ans. Le Musée de l’Elysée ne se contente pas de proposer pas une simple galerie des portraits de l’artiste. Faisant appel aux archives familiales inédites  l’exposition propose une vision d’ensemble de la carrière du photographe : de ses débuts à Paris dans les années 30 au succès de son studio new-yorkais jusqu’à la fin des années 70.

 

 

 

Le temps fixe de la photographie trouve une nouvelle dimension spatiale et prouve que si tout dans le monde ne fait que passer il est possible de retenir dans l’instant une solidité de figure. Chaque image devient une tabulation et une incarnation des signes les plus volatiles et éphémères en des surfaces qui parfois éliminent la dualité abstraction/figuration. L’espace photographique devenu cinétique s’introduit une théâtralité du signe afin d'en prolonger les échos en un récit poétique.  Lambeaux de sérénité, bouchées cosmiques, soupes d’électrons : les figures semblent se diviser et s’unir.  Une métamorphose a lieu dans la pléthore  répétitive faite d’harmonies et de rebondissements. Halsman propose un monde « oignon ». Le "peler" revient à laisser échapper une insurrection savamment contrôlée : le réel trouve sa liberté et prolonge l'élan des signes qui jusque là le cernaient.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:21 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

28/12/2013

Dada toujours en selle

Dada.jpg« Coffret Dada », Editions Derrière la Salle de Bain, Rouen (France), 35 E..

 

Le 8 février 1916 au Cabinet Voltaire de Zurich Hugo Ball, Tristan Tzara, Marcel Janco, Richard Huelsenbeck, Hans Arp, Emmy Hennings et  Hans Richter en créant Dada ont fait de la ville un port épique qui ne manqua pas de piquants. A l’inverse du Surréalisme (qui lui doit tout) ce mouvement opéra la mise hors jeux des fantômes du monde de l’époque. Elle est aussi la nôtre. Le message iconoclaste de Dada perdure. Plus que jamais il convient de vaquer dans les auges de sa transgression plutôt que de jouer au petit soldat dans les casernesde la prétendue pureté dont s'oignent les pouvoirs. Dada n’espérait rien d’eux et s’arracha de l'erreur mystique des Narcisses mélancoliques qui hantaient l'art et les lettres.

Son langage aujourd'hui encore renvoie à l'affolement dont il sortit. Et son nom reste donc le plus beau mot des langues française et allemande dont il fut tiré conjointement. Ses deux syllabes rappellent que ce qu'on nomme l'humanisme est souvent loin des hommes qu'il livre facilement aux abattoirs. La fièvre de cheval née à Zurich permet en conséquence quitter la maladie de l'idéalité. A y renoncé le risque court que la seconde annihile la première.

Sachant combien les divinités sont souvent moins religieuses que séculières Dada en a secoué les miasmes pour en extraire les gaz. Il les a fait exploser pour mettre à nu la vraie débauche, la pusillanimité, l’absence de vertu et d'âme des sociétés, leur graisse et leur crasse.  Sous sa drôlerie aussi potache que paroxysmique Dada fit aussi apparaître les hantises de l'être "moderne". Une telle vision reste encore impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques.  Il faut néanmoins oser la "bête" pour  terrasser l'ange afin que l'homme puisse oser devenir qui il est en sa dignité terrestre.

Jean-Paul Gavard-Perret