gruyeresuisse

31/10/2014

Abstraction « viscérale » et béance oculaire de Peter Kogler

 

 

 

Peter Kogler, Galerie Mezzanin - Karin Handblauer, Genève, novembre 2014 et « Beyond the Wall », installation permanente.

 

Kogler 3.jpgEn guise d’intronisation dans la classe de scénographie de l’Académie des Beaux-arts de Vienne  Peter Kogler étendit un drap blanc entre la porte d’entrée et la loge du concierge : il s’assit devant ce fond, et à l’aide de mousse à raser reprit l’imitation des cornes du David de Michel-Ange (comme Duchamp sur la photo célèbre de Man Ray) puis lut en aparté la biographie de l’inventeur du readymade par Robert Lebel. Le recteur fit appeler la police et exclut sine die le trublion de l’école… Mais la revue alternative « Falter » publia des photographies de cette proposition éloignée des cérémonies délétères des Actionniste viennois qui tenait le haut du pavé à l’époque. Face à leur expressionnisme sanglant et sa théâtralité parfois prétentieuse Kogler préféra déjà l’ironie qui bientôt se transforma en des œuvres à la monumentalité abstraite et visionnaire. Depuis elles tranchent avec les poncifs de l’époque en plongeant dans des structures complexes où la vision porte de l’extérieur à des abîmes viscéraux  que l’artiste semble disséquer dans des travaux multimédias des plus classiques aux plus avancés.

 

Kogler 4.jpgLa mentalisation de telles œuvres ne tue par pour autant l’émotion. Des motifs abstractifs ou propositions plus représentatives surgissent des hallucinations dans lesquels le système des images est transformé en un lynchage optique de leurs signes. La monumentalité des œuvres créent des murs de signaux obviés où la numérisation réalisée par l’artiste répond à celle utilisée par les espaces « scéniques » virtuels des nouveaux supports médiatiques. Du réalisme représentatif à la réinterprétation du géométrisme Kogler invente des fables optiques où se jouent soit la suppression du référent par le signe ou du signe par le référent. Se crée une nouvelle épistémologie dotés d’’enchaînements ou de structures intempestives propre à casser les paradigmes visuels du temps.

 

Kogler 2.jpgFace aux fausses utopies des nouveaux codes émis pour une colonisation mondialiste l’artiste se sert du numérique afin de créer une spéculation qui feignant de tourner à vide remplit l’empire que images officielles creusent. Au moment où l’écran remplace insidieusement le réel Kogler par ses architectures et ses techniques numériques casse le champ des illusions programmées selon un nouveau régime de re-présentation. L’ambition est grande, radicale mais reste négligée par la critique : sans doute parce qu’elle dérange et ne peut être digéré par le système. Nous sommes là au cœur d’une problématique majeure visant au refus du pouvoir des images et des images du pouvoir. L’image numérique telle qu’elle est conçue pour nous regarder la voir (sans qu'on y prenne garde) est soudain arrachée à sa dimension de miroir donc de fermeture. L’artiste en appelle à l’imaginaire du regardeur et non à sa servilité. Ses assemblages formels refusent de piéger le regard jusque là prisonnier d’un jeu de repérage qui ne fait que caresser son inconscient dans le sens du poil. L’ère du jeu planétaire et ritualisé  est donc remplacée par un jeu plus sérieux créé  souvent par les « papiers-peints vidéo » de l’artiste. L’œil y rebondit sans se perdre en ce qui devient le refus du pur leurre qui n’active que du fantasme à deux balles. Il y a donc là toute une remise en cause de la condition même de l’œuvre d’art et de regard qui se porte sur elle.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Peret

 

23/10/2014

La disparition de René Burri

 

 

 

Burri.jpgRené Burri qui fut toujours à l'avant-garde de l'extension du domaine de la photographie vient de mourir à Zurich. Afin de lui rendre hommage un déplacement au Musée de l’Elysée s’impose pour découvrir ou retrouver une œuvre d’exception.  Alternant scène intime ou grandiose, érotique ou drôle (l’un n’empêchant pas l’autre), vision critique ou ludique, le photographe effectue une lecture systématique du monde. Le parcourant incessamment jusqu’à un âge avancé René Burri décida de ne pas me limiter aux êtres et objets relevant typiquement de la signification commune du quotidien et de sa mythologie mais de recenser aussi des situations plus insolites.

 

Burri 2.jpgNous voici soudain sous hypnose, complices d’une chimie moléculaire en expansion. Chaque œuvre de Burri crée le plus souvent une sensation multiple en divers types de décadrages où le corps est traité tactilement. Nous gardons un pied sur terre mais l’imaginaire reste la folle du logis de la tête. Sans souci de psychologisation les photographies  de Burri ne traquent pas le prétendu marbre de l’identité. Avec des angles de prises inattendus tout aspect sordide s’efface La revanche de la chair s’inscrit  dans un univers épuré.  En cet espace bunkérisé le corps est une bouture de lumière sur le béton nu des nuits. Le corps n’est plus seulement un mot. Le temps est ce trou qui passe par chaque photographie qui le rend plus ardent. Pas de confort, de château fort. Rien que la texture scénique  qu’une lumière ouate au moment où l’artiste devient le technicien de surface qui ramasse les débris de l’histoire. Surgit la  tension entre l’étouffant et la poussée. Elle jette une lumière crue sur « l’ob-scène » si l’on entend par ce terme tout ce que cachent les sociétés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

René Burri, œuvres visibles au Musée de l'Elysée, Lausanne.

 

20/10/2014

Pink Floyd : que restera-t-il de nos amours ?

 

 

 

 

Pink Floyd.jpgLe Flamand Rose tire sa révérence. En soit cela n’a rien d’une nouvelle : depuis vingt ans ses ailes de géant l’empêchait d’avancer. Sinon clopin-clopant avec les disques disparates des membres détachés du groupe. En hommage à celui qui est mort en 2008 (Wright) « The endless river » enregistré entre 1993 et 1994 puis retravaillé depuis 2013 par David Gilmour et Nick Mason ne surprendra pas. Il n’a pas été fait pour cela. Et en dépit d’un aspect commercial il restera le chant du cygne du groupe. Chant n’est d’ailleurs pas le mot. Il faut parler plutôt de musique puisqu’à l’exception du titre final et superfétatoire l’album est totalement instrumental. Et c’est bien mieux comme ça.  Il pousse à bout tous ce que les inconditionnels aimaient dans les harmonies et les sons du Floyd. S’y reconnait la patte de Gilmour bidouilleur de génie devant l’éternel. Il donna dès le départ aux intuitions de Syd Barrett une coloration particulière dans ses jeux de répétitions et variations. Dans sa puissance de bruine l’album s’esclaffe en écumes, il verse ses onguents et mord parfois pour ne pas mourir. Les nostalgiques sont ravis (j’en fais partie). Ils sont tirés par l’arrière mais n’en demande pas plus. Lames et nappes sonores secouent ou bercent en esprit et nuées. Le Floyd clôture ainsi ses inventions de naguère voire de jadsis. Parallèlement il offre une ultime leçon de musique, une fenaison volante. Une dernière fois la tempête monte puis s’apaise. Il y a là les instants et les jours en ces ultimes assauts d’un souffle qui perdure. Oui le titre est exact : la rivière  - non sans retour - reste sans fin. Sur un monde délétère glisse encore le vol des flamands roses.

 

 Pink Floyd, "The Endless River", Warner, 2014.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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