gruyeresuisse

01/12/2013

Peter Fischli & David Weiss : lapin levé n'a pas d'oreilles

 

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Depuis 1979 les Zurichois Peter Fischli et David Weiss travaillent ensemble. Humour et rudesse, hardiesse et douceur, extraordinaire et banalité, bon-sens et iconoclastie, merveilleux et ennui crasse sont les mixtes des deux plasticiens. Ils les conjugent par leurs photographies, livres, sculptures, installations et films. Le  lieu commun est exploré et exploité sous toutes ses formes. Si bien que lorsqu’ils vont aux foires bovines en Engadine Fischli et Weiss n'y caressent que la pensée. L'amer des chairs prennent chez eux un gout de sucre de cannes aux pieds palmés. Des seins sortent parfois de leur corsage. Il y a parfois un bleu Giotto sur leurs jambons mal cuits Le tout afin de prouver combien l'art officiel n'est que prothèse du corps mal pensé.

 

 

 

Dessous il y a la bête. Les Zurichois ne l'oublient jamais - même si on y accroche du saint dessus. Leurs images ne sont donc pas de celles dont le Christ Roi fut scellé. Elles sentent l'enfer parfumé  non de bonnes intentions mais d’arômes de rhum. Mais là ou Gilbert et Georges cherchent avant tout le baroque les Zurichois jouent de manière plus subtile de décalages poétiques. Au cirque plastique propre à séduire l’émotivité du gogo est préféré l’appel à l’intelligence critique. Par exemple l'ennui d'un morne dimanche pluvieux génère des photographies d'objets placés en équilibre précaire. Tout l’humour des deux artistes est de cet ordre. Ils sabordent  images et arguments d’autorité.

 

 

 

Leur « Sonn, Mond und Sterne »  (Soleil, lune et étoiles) de 2008 (Ringier éditeur) l’a ouvertement montré. Sont condensées en  800 pages des publicités de la presse magazine internationale. La narration existentielle avance par jeux d’oppositions parlantes au sein d’une narration ou d’une enquête filée. Un perroquet ébahi observe une Britney Spears emplumée. Cabrées dans leur régime des femmes anorexiques prennent des dragées Fuca pour des cacas colas. Un rappeur sorte de maquereau à groseilles au torse imberbe et enrubanné des colifichets toise depuis sa limousine une égérie nue allongée devant son frigo. L’histoire de l’humanité se déroule ainsi jusqu’au repas final gorgé de  publicités alimentaires.

 

 

 

Les deux artistes ne cessent de faire vagabonder leur imaginaire en transgressant les rhétoriques à coups de  parallélismes, d’oppositions et de fractures des équilibres admis. Loin de tout souci de didactisme ou de morale l’image devient une jouissance de l’œil et de l’esprit. La fête est continue. Tout devient courts-circuits, surplus d'oubli. Ça a un nom c'est l'existence. Pour son implosion  des créateurs se font au besoin porcs épiques à l'intelligence suprême et l'ironie adéquate. Ils ne cherchent jamais le scandale ou l'épate. Leurs divagations servent d'exutoire à toutes les impuissances de voir et de penser. Elles ne cherchent pas à dévoiler une vérité mais à creuser l'abîme qui en sépare.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Actualité Fischli & Weiss : Matthew Marks Gallery, artistes permanents (N-Y), « Dock on Top of Another Rocks », Serpentine Gallery (Londres) jusqu’au 6 mars 2014, « Epiphanies » , Metropolitan Museum of Arts (N-Y) jusqu’au 26 janvier 2014.

 

 

 

07/11/2013

Marisa Cornejo : le corps est un songe

 

Cornejo couv.png Marisa Cornejo “I am – Inventaire de rêves”, coll Re-Pacific, art&fiction, Lausanne, 176 pages, 45 chf, 30 E.

 

 

Il existe divers moyens de transgresser l'image comme l’existence. Marisa Cornejo déplace les deux non pour les esquiver mais pour les déplacer vers une autre matière. Et l’artiste pourrait donc reprendre poir son compte « je suis la matière de mes rêves ». Elle prend la forme  d’ex-votos capables d’approfondir les monstres et les bonheurs de l’artiste. Le dessin ne joue plus sur la séduction : il offre une effraction de la conscience perceptive dans un langage qui mêle un art brut et les approches d’une Frida Kahlo. L’artiste  en un travail qui traite de la sphère la plus intime montre comment un autre moi et en elle et comment elle est dans ce moi. L'artiste se met en scène et à nu dans des dessins où remontent des énigmes. Un ignoré du corps est  rendu visible : non seulement la façon dont le corps parle le désir (qui n'est plus un "simple" désir sexuel) mais la façon dont le corps exposé parle au regardeur. Il n’est plus le voyeur prisonnier du leurre de l'identification car par le dessin la machine à fantasmer fonctionne à vide.

 

 

Pour certains lecteurs ce livre prendra valeur d'étrange délire. Les corps nus sont fort éloignés des modèles imposés par l'histoire de l'art.  N'hésitant pas à introduire (surajouter) des éléments incongrus au « réalisme » des images - ce qui est normal puisqu’il s’agit d’images de rêve – Marisa Cornejo propose une mémoire de l’inconscient. La nostalgie, l’exil, le déracinement se montrent et se disent de la manière la plus abrupte et exorbitée. Il faut sans doute un beau courage à l'artiste pour oser un tel travail. Osant interpeller le corps dans ce qu'il a de plus intime la créatrice d’origine chilienne ne veut rien prouver, son oeuvre n'illustre pas une thèse.  Mais avec elle le corps  devient autre, son « sens » est multiplié, non homogène. Il fonde un système poétique particulier.  Le livre ne représente  pas l'intrusion du corps dans le langage, mais l'acte du langage qui fabrique ce  corps.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

24/10/2013

Qiu Jie le plus lémanique des artistes chinois

Qiu bo,n.jpgQiu Jie est né en Chine en 1961. Issu d’une famille de la haute société de Shanghaï, il reçut de plein fouet la révolution culturelle maoïste qui transforma jusqu’aux pierres en fontaines de sang et les squelettes en allumettes. L’artiste ne s’y est pas résolu. Il n’a jamais cru comme croyaient les gardes rouges, il, n’a jamais vécu comme ils voulaient le faire vivre. Mais pour celui qui a survécu à cette purge tout peut dès lors être relativisé.  Mais il a appris à n’être ni tendre ni  friable. Désormais sa propre révolte gronde. Sans grande illusion mais sans mots d’ordre non plus. L’artiste ne se veut pas politique. Il n’a pas néanmoins la mémoire d’un poisson rouge et sa lucidité lui interdit de penser que les tragédies ne se conjuguent qu’au passé. Pour s’en prémunir son œuvre est ouvertement provocatrice. « Quand je montre un soldat à coté d’une publicité de femme nue, ce n’est pas politique, mais c’est une façon de provoquer » dit celui qui reste un esthète au plus haut degré et dont le travail se caractérise par une rigueur plastique au surréalisme particulier. Le réel est là dans sa précision mais il est sans cesse décalé.

 

Celui qui signe ses tableaux  « l’homme qui vient d’autres montagnes »  est inspiré par l’imagerie de propagande maoïste. Elle est retenue pour son côté esthétique mais le maître du dessin la détourne par les « ingrédients » qu’il y ajoute il transforme donc depuis ses Alpes d’adoption les maîtres du communisme en histrions en des œuvres où périodes, lieux, thématiques vaquent entre fantastique et hyperréalisme.   Ses désossements se suivent en de subtils bric-à-brac face à tous les lapins que l’existence pose. La vaste et pointilleuse érudition de Qiu Jie lui permet donc de poursuivre avec délectation  bien des grèves de la fin. Et qui ne verrait pas de telles œuvres raterait  bien des merveilles. Chaque dessin reste une chronique dégingandée où les temps se bousculent. Les choses telles qu’elles ne sont plus n’en deviennent pas pour autant - et quoique chinoises - des choses en « soie ». Tout détonne de manière incisive et ludique. Et l’on se dit que si l’artiste dessinait des nonnes à n’en pas douter elles monteraient leurs saints.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres de l'artiste sont visibles entre autres à la galerie Red Zone de Genève, au Mamco, au Musée Rath.