gruyeresuisse

28/12/2013

Dada toujours en selle

Dada.jpg« Coffret Dada », Editions Derrière la Salle de Bain, Rouen (France), 35 E..

 

Le 8 février 1916 au Cabinet Voltaire de Zurich Hugo Ball, Tristan Tzara, Marcel Janco, Richard Huelsenbeck, Hans Arp, Emmy Hennings et  Hans Richter en créant Dada ont fait de la ville un port épique qui ne manqua pas de piquants. A l’inverse du Surréalisme (qui lui doit tout) ce mouvement opéra la mise hors jeux des fantômes du monde de l’époque. Elle est aussi la nôtre. Le message iconoclaste de Dada perdure. Plus que jamais il convient de vaquer dans les auges de sa transgression plutôt que de jouer au petit soldat dans les casernesde la prétendue pureté dont s'oignent les pouvoirs. Dada n’espérait rien d’eux et s’arracha de l'erreur mystique des Narcisses mélancoliques qui hantaient l'art et les lettres.

Son langage aujourd'hui encore renvoie à l'affolement dont il sortit. Et son nom reste donc le plus beau mot des langues française et allemande dont il fut tiré conjointement. Ses deux syllabes rappellent que ce qu'on nomme l'humanisme est souvent loin des hommes qu'il livre facilement aux abattoirs. La fièvre de cheval née à Zurich permet en conséquence quitter la maladie de l'idéalité. A y renoncé le risque court que la seconde annihile la première.

Sachant combien les divinités sont souvent moins religieuses que séculières Dada en a secoué les miasmes pour en extraire les gaz. Il les a fait exploser pour mettre à nu la vraie débauche, la pusillanimité, l’absence de vertu et d'âme des sociétés, leur graisse et leur crasse.  Sous sa drôlerie aussi potache que paroxysmique Dada fit aussi apparaître les hantises de l'être "moderne". Une telle vision reste encore impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques.  Il faut néanmoins oser la "bête" pour  terrasser l'ange afin que l'homme puisse oser devenir qui il est en sa dignité terrestre.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/12/2013

Claudia Comte : L’autre versant du visible

Comte.jpgClaudia Comte, "Elevation 1049.2", Gstaad, Janvier 2014,  Exposition solo à la  David Dale Gallery, Glasgow, avril 2014

A la plénitude de l’image la Lausannoise Claudia Comte accorde des limites. Au lieu de la contrarier l’ouverture du tableau elle augmente sa capacité à « dire » l’inexprimable et à montrer que les apparences cachent. Le géométrisme et les jeux de couleurs impriment une force contre le néant au moment où le « retrait » d’une forme d’abstraction produit une beauté particulière : face à l'indécis elle impose une résistance.

Le tableau  ne singe pas le monde il en propose  un théâtre grandiose. Formes et couleurs en répétition créent une incandescence froide que ne trouble aucune perturbation dans l’agencement retenu. L’émotion vibre  parce que Claudia Comte rejette la déliquescence de l’informe. Se confrontant avec le langage propre de la peinture elle impose une puissance d’arrachement par l’impérieuse nécessité d’affronter l’obscur en faisant de ses œuvres non des objets de représentation mais des sujets de langage. Désencombrant la peinture de tout ce qu’elle n’est pas la créatrice crée des jaillissements en refusant tout les débordements intempestifs qui ne seraient que des fuites ou des facilités, bref des défauts de langage.

Sans doute son « abstraction » est-elle trop excessive pour l’esprit de l’époque. Mais pour elle il s’agit de peindre avec l’ambition fondamentale d’offrir au regard moins l’image du monde que sa texture en des  métamorphoses. Une telle peinture prend autant les tripes que le cerveau. Une vie moins sauvage que native surgit là où les lignes et les couleurs se tendent et où dehors et dedans s’entrelacent en une objectivité cinétique. Par effet d’hallucination optique elle réveille l’amollissement et obsolescence des sens. On peut appeler cela une peinture critique et une critique de la peinture. Mais il y a plus : couleurs et formes  évoque une sorte d’allégresse là où l’espace pictural se réenchante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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04/12/2013

Marion Baruch : la vie dans les plis

 

 

Baruch 2.jpgMarion Baruch, Lampi di memoria, "cycle des Histoires sans fin, séquence  automne-hiver 2013-2014", Mamco, Genève, du 16 octobre 2013 au 12 janvier 2014

 

 

Peintures, sculptures ou portraits, les œuvres de Marion Baruch sont toujours constituées de tissus accrochées au mur. Ce sont des chutes de lés d’étoffe dans lesquels on a découpé les éléments de vêtements. Ils y subsistent d’ailleurs en négatif tandis que les restes pendent dans un parfait exemple de déconstruction du tableau. De telles loques interloquent.  La « surface » tordue et triturée n'est plus l'infirmière impeccable des identités. Elle se distend comme une peau usée pour  travailler l’imagination.  Les lambeaux de Marion Baruch montrent à la fois du  proche et de l’étrange. Ce qu'on appelait  « toile », surface lisse et rassurante se met à « flotter », à fluctuer tel un corps exsangue à la dérive, une peau pendante et plissée.

 

Baruch 3.jpgLa surface échappe au dépend de coulées et de coulures. Cet ordre particulier est celui est de la douleur, du plaisir, de la pensée, du monde ou plutôt de l'ombre de l'ensemble tant ce travail porte les stigmates de l'usure du temps. Ce qui reste au sein du vide semble provenir directement de la matière. De sa plasticité surgissent des bastringues d’états d’âme, des tropismes de misère mais aussi les merveilles d’éclairs noirs d’identités clocharde. Preuve comme l'écrivait Michaux  que « La vie est dans les plis ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret