gruyeresuisse

23/08/2014

les cages de Faraday de Sigismond de Vajay

 

 

 

 

 

Vajay 3.jpgPeintre, créateur d’installations, curateur, galeriste (entre autres) Sigismond de Vajay révèle le monde dans les éclairs et le tonnerre. Il montre combien la société contemporaine imprévoyante détruit l’équilibre naturel. Dans ce but, celui qui a fondé la galerie "Toit du Monde" à Vevey, le centre d'art KBB à Barcelone ainsi que la maison d'édition du même nom à Buenos Aires et a organisé de nombreuses expositions internationales use d’une force magique. Chaque œuvre souligne combien la cupidité et la concupiscence  des adorateurs du profit considèrent la beauté même comme un paillasson. Ses œuvres sont à ce titre sursaturées de formes ou d’objets tyranniques (chaînes, cheminées) qu’il « tisse » à sa manière. Le rouge est palpé par le noir, le fleuve e st un éclair qui déshabille le paysage. Tout devient une pavane avant l’attentat du monde où des pavillons se ferment avec chaque jour un peu moins de paradis et un peu plus de tombes.

 

 

 

 

 

 Vajay portrait.pngChaque œuvre devient un « de profundis clamavi » en voix de cendres où l’inharmonie devient néanmoins harmonieuse. Des contraintes naît – art oblige – une connaissance qui devient plus opérante que n’importe quel écrit politique. Surgissent des mouvements perpétuels dans des images pourtant fixes. Ce sont des cages de Faraday où les impressions d’emprise sont prégnantes. La nature y est en fuite : elle n’est même plus visible. Le sombre domine. Chaque œuvre concourt à des allusions sensitives dans une affluence de rapprochements et de raffinements au sein de l’enfer montré selon diverses entrées. La fin y devient un signe précipité. Pour autant Sigismond de Vajay pour espérer un cri d’oiseaux sur la luzerne plutôt que les croassements des corbeaux sur des charognes. Que la belle étoile se lève loin de la gueule des loups.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:50 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

17/08/2014

Hors frontière : quand le poème devient l’image du désastre - Gregory Corso

 

 

Corso.jpgGregory Corso, « Bomb », édition Derrière la salle de bain, Rouen, 10 €

 

 

 

 

 

Dans « désastre très langue » reconnu comme tel pas Derrida existe un des plus grands poèmes de la seconde moitié du XXème siècle : Gregory Corso y  efface les possibilités du simple logos pour une autre indignité ou folie du verbe. Les mots vont en retard ou en avance et là syntaxe se démultiplie par coupures pour désorganiser avec gourmandise et goinfrerie le monde et ses ordres. Face à la cupidité libérale « Bomb » offre un retour d’ombre en prouvant combien toute rationalité peut s’enrayer lorsque les cotes du non-sens montent inopinément. Sous forme calligraphique de champignon nucléaire ce texte fait de son auteur le plus punk  et le précurseur du flow rap parmi les auteurs de la beat generation dont il fut un des quatre mousquetaires.

 

 

 

Corso 2.jpgEnfant abandonné de deux immigrés italiens le futur poète vécut dans les rues de Little Italy (N-Y), resta un temps à l’école avant de glisser dans le petite délinquance. Il se retrouva à 14 ans dans la prison de Clinton, devint le mignon de pensionnaires et  se rapprocha d’ex-lieutenants de Lucky Luciano dont il « hérita » de la cellule. Il  lut tous les livres que ce dernier légua à la prison. Libéré à 19 ans il se décida  à devenir poète, rencontra Ginsberg et devint artiste à résidence au club lesbien « Pony Stable Bar ». Plus tard il retrouva sa mère dont il apprit le secret : elle dut l'abandonner après avoir été  violée par son père devenu fou.  « Bomb » date d’avant cette découverte. Le poète devient un nouvel Artaud : croyant et déchiré il joue un tour grandiose à la poésie. Sous la farce tragique et engagée se dresse un phénomène poétique et scénique « white-trash » préfiguration du monde qui échappe à toute opération purement intellectuelle mais : le poème permet devient vision  bien plus que simple œuvre « engagée ». Pour preuve elle désorienta les hippies qui venaient l’écouter dans l’espoir de recevoir un message humaniste simplifié. S’y découvre - gouvernée non seulement par de simples sentiments ou désirs mais par une voix et une déconstruction matériel du texte - une racine métaphysique au monde. L’écriture s’ouvre dégagé de toute domestication entre répulsion et liberté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

01/08/2014

Silvie Defraoui et l’écologie de la perception

 

DEFRAOUI BON.jpg

 

Silvie Defraoui est une des grandes artistes suisses contemporaines. D’abord avec son époux Chérif puis seule après le décès de celui-ci, elle crée des vidéos, photos, installations, objets, publications qui mêlent les références orientales et occidentales. Elle y analyse les mécanismes de la mémoire à la charnière de multiples éléments a priori décoratifs auxquels elle redonne sens. De 1975 à 1994, elle créa une «communauté de production» en signant à quatre mains une série d’œuvres et de textes regroupés sous le label générique « Archives du futur ». Depuis 1994, elle continue sa méthode fondée non sur une théorie mais sur le mouvement. Toutes les techniques très hybrides qu’elle utilise demeurent marquées par une unité formelle et constituent des « instruments de divination ». Inspirée de Raymond Lulle et des  « arts de la mémoire Silvie Defraoui crée donc entre des images d’origines très diverses un dialogue au cœur d’ouvertures géographiques et culturelles dont l’importance reste de plus en plus évidente.

 

La plasticienne fut aussi une enseignante très importante pour plusieurs générations d’artistes au sein de l’Ecole des beaux-arts de Genève. Elle n’a cessé au cœur de cette institution de stimuler les échanges internationaux.  Son atelier des médias mixtes fut un laboratoire pédagogique et artistique. L’énergie qu’elle y déploya transcendait les frontières des techniques et des disciplines. Elle fut décisive quant au développement international de la scène artistique genevoise et romande. Ce ne fut pas toujours facile. Dans une époque de remise en cause radicale  des  savoirs artistique il lui fallut assumer un mouvement qui permit au passé de ressurgir et au présent de faire marche arrière sans pour autant tomber dans le passéisme des « néos ».

 

defraoui 2.jpgSilvie Defroui créa une véritable « écologie de la perception » axée sur le principe suivant « aujourd’hui si l’on ne sait pas se servir des images, c’est elles qui se servent de nous ». Plus axé qu’auparavant sur le monde qui l’entoure la créatrice avance désormais en intégrant  des récits, des bribes d’histoire, des mots manière pour revenir à un questionnement qu’elle se plait à rappeler et qui provient du texte « Petite lettre sur les mythes » de  Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » .C’est pourquoi dans ses œuvres complexes les narrations circulent. On entend des histoires qui se racontent et qu’on peut lire dans ses livres d’artiste. Ce sont des sortes de décantations qui trouvent parfois  leur origine dans  la Bible ou dans Les Mille et une Nuits.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret