gruyeresuisse

13/03/2018

Alex Currie : de quoi faire les solitudes

Alex Currie 2.jpgLes arrêts sur image et les sortes de plans de coupe du jeune photographe californien Alex Currie donnent à voir une image fixe dont la valeur n’est pas seulement celle de la pose. Le continuum est entravé par effets de cadre et parfois de séquence. Tout demeure sous tension là où s’abandonne néanmoins la certitude de vue. Le regardeur est dérangé car il aspire à une homogénéité de contemplation et de sens mais, ici, ce qui tient à la fois d’un rythme et d’une arythmie l’emporte.

Alex Currie.jpgDemeure une musique (charnelle ?) en suspens. Sur place elle se déplace et fait claudiquer le regard. Un courant énigmatique se produit selon une modalité où le genre des personnages est parfois insidieusement décalé à la manière d’un Gus Van Sant. La sensation est souvent océanique même au milieu des terres. La perception devient le rêve au moment où l'ici-même s'éteint au profit de l'ailleurs. Mais l’inverse est tout autant présent.

Alex Currie 3.jpgAlex Currie aime ce qui échappe. La photographie pour lui est une forme d’absence. L’émotion est figée là où l’implicite tient parfois lieu d’érotisme. Fixe et muette la photographie s’affranchit de bien des codes par fragments de narration ou par panoramiques particuliers de certains moments afin d’en faire une chanson de lignes, d’espaces, de formes et de gestes particuliers proche parfois de l’absurde.

Jean-Paul Gavard-Perret

10/03/2018

La musique du presque silence : Samuel Beckett, Lettres IV

Beckett 3.jpgAvec les lettres de l’ultime période (elles closent cet important et magnifique corpus publié par Gallimard) jaillit l’inséparable des œuvres dernières : ce qui n’existe plus mais qui existe encore un peu « à peine, a peine ». Beckett y est lucide : dans les dernières lettres les jeux sont faits et comme il l’écrit (sans pathos) il devient à l’image de ses héros : "les mots vont finir par me manquer".

Tout commence pourtant en 1966 par l’attribution du prix Nobel. Mais l’auteur est moins sensible à la gloire qu’aux ennuis qu’elle suscite chez un homme qui supporte mal les contraintes que cela supposent et qui doit désormais s’occuper de son héritage plus moral que matériel. Mais la partie la plus émouvante et novatrice est liée aux dernières années de l’existence où les mots des lettres - comme ceux des œuvres - illuminent de manière noire les ténèbres.

Beckett.pngNon seulement Beckett ne cherche plus à rassembler un monde mais à le défaire dans ce qui devient un précis de décomposition. Il produit une discontinuité douloureuse loin de toute consolation possible. Se retrouve ici ce qui se passe dans « Quad » la scansion de percussions écho d'une marche sans fin que Beckett termine en renonçant à une canne d’une aide bien relative. La chaîne sonore - obtenue par la dissémination des mots - atomise cette dernière marche. S’y éprouve une souffrance qui ne se reconnaît pas pour telle en une sourde mélopée adressée aux correspondants et qui accompagne le souffle de l'Imaginaire des œuvres télévisuelles et le dernier texte écrit quelques jours avant sa mort en un ultime souffle. La Librairie « Compagnie » (des Editions de Minuit) la publiera en codicille, anniversaire et testament littéraire. Il se termine par un énigmatique "croire" (sans point final).

Beckett 2.jpgLa « pauvreté » des mots qui demeurent propose une dernière fois l’écho à l’incertitude d'être et d'avoir été. Dans sa vacuité répétitive une scansion exprime la perte irrémédiable de tout ce qui reste et où « l’inannulable moindre » lui-même se dissout. Les mots n’enchantent plus même s’ils gardent toute leur puissance de feu et de cendres en une sorte de sourdine à peine audible, jusqu'à rejoindre le silence en sa dernière ponctuation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, « Lettres IV , 1966-1989 », traduit de l’anglais par Georges Kahn, Gallimard, Paris, 2018, 952 p. Parution le 26 avril 2018.

 

06/03/2018

Izumi Miyazaki : topologie du moi en nuages de lait

Miyazaki 2.jpgC’est sur le web que la jeune photographe japonaise s’est fait connaître par ses « autoportraits » ironiques et leurs doubles. Izumi Miyazaki s’amuse à jouer la poupée. Plutôt que d’appuyer sur la psychologie par les « intonations » du visage, le sien reste impassible sous ses cheveux noirs au carré et des tenues strictes - le plus souvent - mais parfois sinon psychédélique du moins « Deschiens » façon nippone.

Miyazaki.jpgInfluencée par les univers de Magritte, Mishima et bien sur David Lynch ses autoportraits deviennent des mises en abîme du « moi ». Au besoin elle se coupe la tête, lève la jambe (mais de manière pudique) et surtout ne sourit pas. Est-ce pour exprimer sa claustration et sa solitude ? Est-ce pour nous faire entrer dans le mystère qui fascine et le plaisir qui tue ?

Miyazaki 3.jpgJouant de tous les codes de la postmodernité l’artiste offre un corps diffracté. Incisé, coupé, « remonté », déplacé il est renvoyé à un devenir incertain. Mais il n’est jamais abandonné et reste parfaitement soigné, « bien sous tout rapport ». Il interroge la possibilité de l’identité prise en défaut de toute certitude par l’écriture photographique faite de traces, d’échos et de variations lumineuses en des nuages de lait sur la café noir de l’existence. Izumi Miyazaki restitue la complexité de la représentation au moment le portrait se décline en une suite de dérobades aussi drôles que séduisantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Izumi Miyazaki, “There’s no place like home, bergonzofirstfloor, du 9 mars au 30 avril 2018