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22/12/2016

Prune Nourry : néo-archéologie

 

Nourry.jpgNée à Paris, Prune Nourry vit et travaille à New York. Scientifique autant qu’artiste et avant tout sculptrice, les paradoxes l’inspirent. Pour elle les sociétés humaines sont fascinantes car elles fourmillent d’aspects contradictoires : il faut donc autant les respecter que les piétiner afin de cerner des vérités sourdes et cachées.

Nourry 2.jpgL’artiste s’intéresse particulièrement au problème bioéthique de la sélection artificielle humaine (en Inde et en Chine) dans un travail hybride incarnées entre autres par ses « Holy daughters », petites filles à tête de vache sacrée. L’eugénisme est donc au centre de son travail. Elle le développe par la sculpture, la performance et l’installation mais aussi grâce à ses vidéos, ses photographies échos de ses créations.

Nourry 3.jpgDe l’espace urbain à l’exposition en intérieur, des rues de Chine ou d’Inde aux galeries américaines, les scénographies et les mises en scène éclairent le sens à accorder à ses sculptures. Elles se complètent parfois par la présence de matériel médical ou de laborantines (incarnées par des actrices) dans l’installation « Sperm Bar » et « Dîner procréatif ». Il s’agit de poser une question fondamentale : que signifie être humain au moment où la sélection de l’enfant est faite par la science et que les nouvelles techniques de procréation assistée mènent vers une évolution artificielle de l’humain ?

Après son projet Holy Daughters en Inde, Prune Nourry s’est intéressée à la sélection du sexe en Chine. Elle s’est plongée dans la culture du pays et s’est inspiré des célèbres soldats de terre cuite découvert dans un tertre au centre du pays pour créer une armée de 116 « Terracotta Daughters », grandeur nature. En 2015, cette « armée » a été enterrée en Chine lors de la performance "Earth Ceremony" qui inaugura la naissance d’un "site archéologique contemporain ( l'excavation est prévue en 2030).

Nourry 4.jpgL’exposition de Bruxelles donne un aspect exhaustif de cette archéologie contemporaine et inaugure un Imaginaire de conquête très particulier. L’œuvre crée une consistance sans consistance. Elle prend forme par ensevelissement et simple trace. L’œuvre répond au semblant de monde mais en refusant tout chaos. La sculpture devient un langage qui passe dans une œuvre en fugue de son devenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Prune Nourry, « Contemporary Archeology », Templon, Bruxelles du 12 janvier au 4 mars 2016 .

 

 

24/11/2016

Qui donc sinon Beckett ?

Beckett.jpgSi à mesure que l’œuvre de Beckett avance, il n'existe plus de lumière à l'intérieur des chambres noires au moment où l'auteur et réalisateur supprime toute certitude et toute figuration et où narrateurs et personnages restent à la fois partout et nulle part, entre hier et demain, les « Lettres » créent un angle de vue particulier. Beckett y devient disert sur les travaux en cours ; ses mises en scènes, la réalisation d’œuvres radiophoniques pour la B.B.C., le tournage de « Film » (« Le plus grand film irlandais de tous les temps » selon Deleuze)  et le retour à la fiction avec « Comment c’est » après dix ans d’interruption.

Beckett 2.jpgDans ce corpus émerge un personnage central, sorte de relais à Peggy Guggenheim et à Suzanne (qu’il finira par épouser) : Barbara Bray - productrice, traductrice, critique qui rencontra Beckett en février 1958. Une nouvelle fois, comme l’écrit Jacques Kober, « Beckett est sauvé par les femmes ». Comme les deux autres, l’Anglaise lui permet de s'enfoncer dans les lieux insondables et nocturnes de son œuvre tout en lui permettant de naviguer à vue. Beckett 3.jpgL’errance est donc ponctuée de présences. Et la bienveillance de Beckett demeure patente. L’auteur reste très attentif aux autres tout en évitant pathos et effusion. Preuve que l’auteur n’a rien d’un anachorète. Certaines lettres sont même la preuve d’une forme d'exaltation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Lettres III, (1957-1965), Trad. de l'anglais (Irlande) par Gérard Kahn. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Collection Blanche, Gallimard, 812 p., 2016.

 

11/11/2016

Les feux aux Q.-G. de David Lachapelle


LaChapelle.jpgLe langage photographique de David LaChapelle réunit deux types de récits : celui d’un monde violent et celui d’une fête. Les deux modèlent l’homme postmoderne. En chaque prise le « mal » court entre ces deux postulations en ouvrant sur toute une profondeur de visions emboîtées les unes dans les autres. Elles débouchent que sur des farces aussi drôles que cruelles. LaChapelle3.jpgMême la Suisse n’y est pas oubliée avec des idées qui se rapportent autant au présent qu’au passé. Et si l’Histoire n’a jamais fini d’être contée LaChapelle en déplace les miroirs dans son dédale et ses tables de désorientations qui sont autant de sidérations.

LaChapelle4.jpgFemmes et hommes s’y turlupinent sans le moindre contrôle. Et qu’importe si les fins du moi sont difficiles. L’humour, la critique sociale et esthétique font bon ménage chez celui qui débuta sa carrière grâce à Andy Warhol et son "Interview Magazine". Mais après avoir photographié les « peoples » il s’est dirigé vers des visions baroques. Exit l’icône ou la star : le monde est passé à tabac avec des égéries moins notables au sein de moments d’égarements superbement scénarisés. Enfer et Paradis se mélangent et c’est ce qui fait courir David. Il propose ses utopies dignes de la logique la plus folle. Chaque photographie devient la passante inouïe avec son pesant d’orage et de délire. Il y a chez l’artiste autant de William Blake, de Lautréamont que de Dada.

Jean-Paul Gavard-Perret

David LaChapelle : Galerie Stanley Wise, N-Y et Paris Photo 2016 (novembre).