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30/11/2014

Joël Tettamanti le paysage et son double

 

 

Tettamanti Livre.jpgJoël Tettamanti, “Works 2001-2019”, Benteli, Bâle, 2014.

 

 

 

Joël Tettamanti vit et travaille à Lausanne. Il est né en 1977 à Efok, au Cameroun. En 2001, il obtient son diplôme en Graphic Design and Photography de l’ECAL  et depuis il ne cesse de traverser le monde en vue de le saisir dans sa complexité urbaine ou naturelle et pour ses travaux de créations ou de commandes. Il n’existe de différence de nature entre ces deux pans. Se situant dans l’intervalle entre ce qu’il regarde et ce qu’il  saisit, entre ce qui le regarde et ce qu’il en saisit ses photographies font donc comprendre d’abord ce qu’il en est de sa vue. Elles ramènent aussi à une idée centrale de Blanchot selon laquelle « ce qui est mesurable cesse d’être ce qu’il est pour être mesurable. Il perd ce qui lui reste, lorsqu’il est mesuré ». Tout le travail tient dans cette traque de l’intervalle, de la « dé-mesure » afin d’appréhender autrement  ce qui nous échappe,   ce qui se montre en ne se montrant pas ou trop. Un « ailleurs » du quotidien urbain comme de l’éternité des paysages « sauvages » est enfin visible, incarné par ce qui habituellement n’est que pur témoignage et qui devient ici une poésie.   

 

 

 

Tettamanti.jpgL’image n’est donc pas le véhicule de l’architecture mais le sujet d’un propos bien plus vaste qui a pour objet  l’être humain et son empreinte dans le temps. «C’est la base de mon travail, ce qui motive toujours la prise de vue » écrit celui  qui fait sauter le paysage  pour le désenclore. L’artiste témoigne autant de coupures que de  retrouvailles là où l’être a tout de même marqué sa présence au sein d’un constant balancement entre une présence et son gouffre.  Le socle architectural ou paysager devient une frange à partir duquel la photographie réinvente un langage hallucinatoire. Il ramène à une intimité originelle ou à un monde saturé de formes où l’être est perdu au sein de manifestations quasiment monstrueuses.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/11/2014

Un Doig dans l'œil

 

 

 

doig.jpgPeter Doig, Fondation Beyeler, Bâle du 22 novembre 2014 au 22 mars 2015.

 

Artiste phare aux USA de la scène contemporaine, l'oœuvre  de Doig reste néanmoins plus considérée comme produit pour galeries de Miami à gogos argentés que pour les grands musées même si l'artiste en devient une valeur sure. Il est vrai que l'œuvre - par sa figuration et ses couleurs -  a de quoi séduire l'amateur lambda. Habile coloriste et dessinateur, il possède ce que l'on  nommait jadis une "patte". La mondialisation entraîne sans doute le succès de ce type d'approches qui peut traverser les continents. Elle n'a pas de ni, de trop. Ni trop figuratif, ni trop abstrait.

 

Doig 2.jpgDès lors deux lectures (au moins) de l'œuvre de Peter Doig sont possibles. La première revient à l'envisager comme un avatar éculé de la peinture plus ou moins exotique que l'artiste développe(rait) de manière digressive. La seconde est de la considérer comme un modèle de transgression de la figuration que l'artiste piège en instaurant un pont habile entre diverses tendances et en des narrations aussi ensoleillées que brumeuses.  Pas sûr néanmoins que le regardeur perçoive (sauf dans les œuvres très "coulantes") l'ironie  de tels travaux. Les plages y ressemblent à celles des  Club Med et ignorent tous tsunami. Certes  Doig  passe de l'horizontalité de l'arbre mort à la verticalité de l'homme qui marche. Mais il n'a pas l'envergure de celui de Giacometti. Tout est fait  pour séduire et dégager de nos insomnies. Après tout ce n'est peut-être pas si mal. Ne serait-ce pas là une peinture (astucieuse, intelligente) "de rêve" pour temps de crise ?

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

25/11/2014

Les devoirs de cruauté de Roger Ballen

 

 

 

 

Ballen.jpgLoin des contraintes naturalistes Ballen ouvre le ventre du monde pour en faire jaillir des monstres du quotidien. Ils sont néanmoins sublimés par un dispositif continuel d’hybridation de beau et du laid. Le charme opère là l'héroïne et autres substances illicites semblent être d’incontrôlables maîtresses. La figuration est aussi monstrueuse que voluptueuse ou dolente. Les cadrages et la lumière créent des images ambiguës, déconcertantes qui plongent le regardeur vers une série d’interrogation. Roger Ballen ne cherche pas à divertir par le spectacle de l’horreur mais à glisser le voyeur au cœur du monde où les forces du mal plus ou moins inconscientes s'incarnent et plombent leurs victimes.

 

 

 

Ballen 2.jpgRestent une cruauté contre le supplice, une ivresse contre le rêve.  La force de Ballen est de faire passer ces messages comme une lettre à la poste.  L’art n’est plus l’infirmier impeccable d’identités conformiste. Aragne à multiples "pattes" il travaille le regard afin que son imagination tente d'imaginer encore là où surgit un impensable. De tells prises  immolent, plongent dans des impasses. Rien ne semble pouvoir être sauvé. Nous sommes à la porte des enfers : plus besoin d’y frapper. Ils s’ouvrent sous nos yeux. Ballen nourrit en nous quelque chose que l'on ne connaît pas encore et qu’on voudrait ignorer.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perrer

 

 

 

09:15 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)