gruyeresuisse

10/11/2014

"Black Forest" : nocturnes palissades

 

 Black Forest.jpg« Black Forest », livre et exposition du 4 novembre au 20 décembre, Candela, 2014, Richmond, Virginie, USA, 45 $., 128 pages

 

 

 

Les photographes réunis par Russell Joslin prouvent que voir est difficile. Pour aller au-delà des apparences il faut avoir des épaules suffisamment larges afin que les « featurings » charment au-delà d’une contemplation placide ou par appétit sexuel. Ici certaines silhouettes semblent armées de l’équivalent d’une brique de lait sur chaque épaule  par prothèses de mousse selon des érections féminines. Mais parfois le corps féminin est moins « civil » et  plus gothic. Ce n’est plus celui de déménageuses qui portent une armoire  ni celui des femmes qui feraient le trottoir en se promenaient devant un mur infranchissable. Les photographes internationaux (suisses entre autre) retenus par leur congénère américain coupent la vision idéale par le barrage d’œuvres au noir. L'envers est aussi mal visible que l’endroit dans un certain empêchement perceptif immédiat. Le point de vue classique se dissout.

 

 

Black Forest 2.jpgA la fenêtre de chaque photographie repose une énigme nocturne. Elle devient le rétroviseur pertinent car il offre moins une vue en arrière qu’en avant. Il faut comprendre ce qui se donne et ne pas se contenter d’une passivité perceptive déterminée et déterministe. Il ne faut donc pas être fasciné, obsédé par ce qu’on voit et discerner dans le noir les effondrements pour reconstruire le regard et réintégrer des images sombres.  La duplicité de leurs moyens est toujours subtile là où - c’est à noter - tout racisme ou misogynie est renvoyé aux calendes grecques. Il s’agit donc de réapprendre à voir au lieu de juger.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/11/2014

Paul Graham et l’anabase : Godard et après.

 

 Graham.jpgPaul Graham, “Does Yellow Run Forever ?”, Mack (Londres), non paginé, 2014, 35 Euros

 

 

 

Paul Graham multiplie les voyages entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis  avec la volonté de se colleter sans concession avec la complexité du réel. Cette méthode qui privilégie la pluralité des mondes et des perspectives crée de fait – par delà les différences géographiques – un questionnement constant sur les possibilités et les pouvoirs de la photographie et de ce qu’elle narre.

 

 

Contrairement à beaucoup de créateurs stériles Graham ne cherche pas à brouiller les pistes. Ses travaux sont inscrits dans le réel. L’artiste en perçoit la complexité et l’ambigüité tout en réduisant ses prises à des faits objectifs, vérifiables énoncés de manière univoque. Il fait donc bien plus que de jouer sur la dichotomie documentaire et fiction. L’œuvre s’organise en dépassant tout moralisme comme tout penchant « art pour l’art ».  Il réduit au passé la fameuse distinction de Godard entre « image juste » et « juste une image ».

 

 

Paul-Graham couv.jpgL’œuvre cultive de fait l’anabase – notion qui désigne une forme de déplacement circulaire. A la fois errance vers le nouveau et retour vers chez soi cette figure chez Graham crée une œuvre d’une double ambigüité temporelle et géographique qui se double elle-même entre l’immuable et le passager. Dans de telles photographies de sommeil et de crépuscule l’artiste suggère toujours un inachèvement du monde. Inachèvement programmé selon une perfection formelle en quête d’une impossible clarté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:00 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

31/10/2014

Abstraction « viscérale » et béance oculaire de Peter Kogler

 

 

 

Peter Kogler, Galerie Mezzanin - Karin Handblauer, Genève, novembre 2014 et « Beyond the Wall », installation permanente.

 

Kogler 3.jpgEn guise d’intronisation dans la classe de scénographie de l’Académie des Beaux-arts de Vienne  Peter Kogler étendit un drap blanc entre la porte d’entrée et la loge du concierge : il s’assit devant ce fond, et à l’aide de mousse à raser reprit l’imitation des cornes du David de Michel-Ange (comme Duchamp sur la photo célèbre de Man Ray) puis lut en aparté la biographie de l’inventeur du readymade par Robert Lebel. Le recteur fit appeler la police et exclut sine die le trublion de l’école… Mais la revue alternative « Falter » publia des photographies de cette proposition éloignée des cérémonies délétères des Actionniste viennois qui tenait le haut du pavé à l’époque. Face à leur expressionnisme sanglant et sa théâtralité parfois prétentieuse Kogler préféra déjà l’ironie qui bientôt se transforma en des œuvres à la monumentalité abstraite et visionnaire. Depuis elles tranchent avec les poncifs de l’époque en plongeant dans des structures complexes où la vision porte de l’extérieur à des abîmes viscéraux  que l’artiste semble disséquer dans des travaux multimédias des plus classiques aux plus avancés.

 

Kogler 4.jpgLa mentalisation de telles œuvres ne tue par pour autant l’émotion. Des motifs abstractifs ou propositions plus représentatives surgissent des hallucinations dans lesquels le système des images est transformé en un lynchage optique de leurs signes. La monumentalité des œuvres créent des murs de signaux obviés où la numérisation réalisée par l’artiste répond à celle utilisée par les espaces « scéniques » virtuels des nouveaux supports médiatiques. Du réalisme représentatif à la réinterprétation du géométrisme Kogler invente des fables optiques où se jouent soit la suppression du référent par le signe ou du signe par le référent. Se crée une nouvelle épistémologie dotés d’’enchaînements ou de structures intempestives propre à casser les paradigmes visuels du temps.

 

Kogler 2.jpgFace aux fausses utopies des nouveaux codes émis pour une colonisation mondialiste l’artiste se sert du numérique afin de créer une spéculation qui feignant de tourner à vide remplit l’empire que images officielles creusent. Au moment où l’écran remplace insidieusement le réel Kogler par ses architectures et ses techniques numériques casse le champ des illusions programmées selon un nouveau régime de re-présentation. L’ambition est grande, radicale mais reste négligée par la critique : sans doute parce qu’elle dérange et ne peut être digéré par le système. Nous sommes là au cœur d’une problématique majeure visant au refus du pouvoir des images et des images du pouvoir. L’image numérique telle qu’elle est conçue pour nous regarder la voir (sans qu'on y prenne garde) est soudain arrachée à sa dimension de miroir donc de fermeture. L’artiste en appelle à l’imaginaire du regardeur et non à sa servilité. Ses assemblages formels refusent de piéger le regard jusque là prisonnier d’un jeu de repérage qui ne fait que caresser son inconscient dans le sens du poil. L’ère du jeu planétaire et ritualisé  est donc remplacée par un jeu plus sérieux créé  souvent par les « papiers-peints vidéo » de l’artiste. L’œil y rebondit sans se perdre en ce qui devient le refus du pur leurre qui n’active que du fantasme à deux balles. Il y a donc là toute une remise en cause de la condition même de l’œuvre d’art et de regard qui se porte sur elle.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Peret