gruyeresuisse

12/12/2014

Sonia la Lynchéenne

 

 Kacem.jpgSonia Kacem & Pedro Wirz, Screening Basel, Sonia, Güterstrasse 271, Bâle, décembre 2014.

 

Sonia Kacem crée des espaces fascinants dont l’aspect conceptuel renvoie néanmoins à un effet narratif souligné parfois par certains titres des installations de ses vidéos (ou de ses installations). De tels travaux peuvent faire penser à des sculptures froides et à une vie héroïque mais perdue. Néanmoins l’art reste conceptuel : y domine le langage mais il existe un équilibre entre lui et un référent. Les œuvres surgissent comme des énigmes. Une certaine froideur et distance induites par la mixité culturelle et le mouvement incessant des expériences de la créatrice domine pour suggérer une vision profonde du monde. Pour Sonia Kacem l’objectif reste toujours le même : faire de l’image un accès à la conscience afin de voir « pour de bon ». La plasticienne cultive pour cela urgence et patience en un labeur incessant. Proche du cinéma d’un Lynch elle fait preuve d’une énergie rare afin de proposer des images volontairement nues, volontiers « passives » et à la beauté mystérieuse dans un concentré aussi paradisiaque que violent au sein d’une forme de  dématérialisation. L’œuvre est à suivre absolument. Et de plus en plus. Une grande artiste est entrain de naître

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

11/12/2014

Dino Valls et les corps suppliciés des femmes

 

Valls bon.jpgImbriqué dans son propre corps comme dans celui des femmes telles que la peinture religieuse et le bondage les ont représentées Dino Valls  ne cesse de mettre en place un monde tourmenté et mortifié. La femme y devient « héotontimorouménos » baudelairienne : à savoir bourreau d’elle-même même si elle n’a rien à se faire pardonner. Des laves de voluptés masochistes terrassent et sublime l'horizon éthéré des portraits féminins. Animée par un imaginaire en continuelle dérive mais aussi en état d’extrême lucidité l’œuvre reste par excellence une quête d’exigence ouverte sur la béance de divers plaies. Dino Valls  y plonge, invente des récits, donne corps à bien des mutismes et des ombres où les figures « christiques » se conjuguent au féminin.


Valls bon 2.jpgSurgit une poétique politique à travers le mythe chrétien repris et corrigé dans une « furor » froide où s’incarne la peur surmontée et la volonté de lutter. Dans ses contentions de douleur qui l’emprisonne Dino Valls superpose deux temps de la culture occidentale. Son aurore et son crépuscule sont réunis dans le corps vulnérant de la femme. Au milieu des chaînes et stigmates qu’elle s’inflige un lyrisme glacé et exacerbé devient palpable. Là où d'autres pourraient multiplier les effets, ne reste ici que l'essentiel. La femme n’absout jamais la cruauté des maîtres et l’asservissement dans lequel elle semble s’enfermer. L’œuvre devient une  marche forcée sur un chemin de Damas modèle XXIème siècle jusqu'à  atteindre une nuit originelle dont personne ne sort jamais. Dino Valls s’adresse à notre société : il n’est pas de ceux qui font du bruit avec les images mais qui ne montrent rien qui vaille sous prétexte de se débarrasser de la part la plus inconnue d'eux-mêmes. L’artiste dégomme les dogmes religieux, politiques et esthétiques afin que le monde soit regardé tel qu’il est. Et plus précisément avec des yeux écarquillés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/11/2014

Joël Tettamanti le paysage et son double

 

 

Tettamanti Livre.jpgJoël Tettamanti, “Works 2001-2019”, Benteli, Bâle, 2014.

 

 

 

Joël Tettamanti vit et travaille à Lausanne. Il est né en 1977 à Efok, au Cameroun. En 2001, il obtient son diplôme en Graphic Design and Photography de l’ECAL  et depuis il ne cesse de traverser le monde en vue de le saisir dans sa complexité urbaine ou naturelle et pour ses travaux de créations ou de commandes. Il n’existe de différence de nature entre ces deux pans. Se situant dans l’intervalle entre ce qu’il regarde et ce qu’il  saisit, entre ce qui le regarde et ce qu’il en saisit ses photographies font donc comprendre d’abord ce qu’il en est de sa vue. Elles ramènent aussi à une idée centrale de Blanchot selon laquelle « ce qui est mesurable cesse d’être ce qu’il est pour être mesurable. Il perd ce qui lui reste, lorsqu’il est mesuré ». Tout le travail tient dans cette traque de l’intervalle, de la « dé-mesure » afin d’appréhender autrement  ce qui nous échappe,   ce qui se montre en ne se montrant pas ou trop. Un « ailleurs » du quotidien urbain comme de l’éternité des paysages « sauvages » est enfin visible, incarné par ce qui habituellement n’est que pur témoignage et qui devient ici une poésie.   

 

 

 

Tettamanti.jpgL’image n’est donc pas le véhicule de l’architecture mais le sujet d’un propos bien plus vaste qui a pour objet  l’être humain et son empreinte dans le temps. «C’est la base de mon travail, ce qui motive toujours la prise de vue » écrit celui  qui fait sauter le paysage  pour le désenclore. L’artiste témoigne autant de coupures que de  retrouvailles là où l’être a tout de même marqué sa présence au sein d’un constant balancement entre une présence et son gouffre.  Le socle architectural ou paysager devient une frange à partir duquel la photographie réinvente un langage hallucinatoire. Il ramène à une intimité originelle ou à un monde saturé de formes où l’être est perdu au sein de manifestations quasiment monstrueuses.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret