gruyeresuisse

02/02/2015

Mathis Gasser et le vide grouillant

 

 

 

Gasser Bon.jpgMathis Gasser, Edition Hard Hat, Genève, " Lychee One", Londres  du 6 au 28 février 2015,  “Work Hard: Selections by Valentin Carron”,  Swiss Institute, New York, 4 Mars - 24 Mai 2015

 

 

 

 

 

Quittant les mannequins, la violence, la couleur, la scénographie  Mathis Gasser file vers des images de moins en moins évidentes, presque innommables car partiellement "effacées". Elles frisent l'aporie. Certes comme Beckett l'artiste suisse pourrait affirmer  : "je dis aporie sans savoir ce que ça veut dire". Mais n'est-ce pas là, peut-être,  la définition la plus parfaite de cette figure majeure d'une imagerie qui procède moins par développement que par annulation et coupure ? Chaque œuvre devient un chemin qui se déplie puis se perd afin que la problématique humaine soit découverte.

 

 

 

 Gasser.jpg"Inachevées"- mais parfaitement -  par éclipses, déliés du lié, lacunes de lignes, l'image  crée un vide grouillant. Dans le plus paradoxale registre rhétorique l'imaginaire invente  une rythmique, une résonnance poétique qui met en question la vue. Elles ouvrent quelque chose d'insaisissable. Ne demeure qu'un flou qui rappelle que l'être est lui même est floué là où la dynamique du continuum est remplacée par le discontinu et la charpie.  Il n'existe plus de promesses consolantes, l'ensemble se réduit à une pure perte, un néant, un flux où toute chose tout en étant n'est pas : c'est pourquoi il faut la montrer dans son inachèvement foncier avant disparition.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/01/2015

Culte de l’émotion et « breaking news »

 

 

 

Charlie.jpgLe fameux « jusqu’où s’arrêteront-ils ? » de Coluche reste plus que jamais de saison. La question ne se pose pas seulement aux fondamentalismes  (dans chaque religion ou idéologie il n’y a rien à espérer d’eux) mais à ceux qui ont orchestré l’émotion. Elle a traversé le monde après les évènements de Paris. Les victimes lâchement assassinées ne peuvent être que pleurées. Dans un premier temps chacun ne peut que s’enorgueillir de la vague de réactions qui secoua le monde. Toutefois cela n’empêche pas de se poser la question : à qui profitent les crimes parisiens ?  Sous leurs cadavres d’autres rampent : la stigmatisation généralisatrice n’est jamais loin. Au nom de la peur de l’autre les processus de récupérations politiques suivent un cours efficace. Ils ont reçu d’ailleurs une aide de la part des tueurs eux-mêmes : s’en prendre aux journalistes c’était faire le jeu des chaînes d’information en direct. Dans la défense plus que justifiée de leurs pairs ces networks avides de sang et de morts sont devenus le puissant haut-parleur de l’idéologie.

 

 

L’information en direct est devenue une distraction (au sens pascalien) de masse. Celle-ci y trouve le miroir à toutes ses angoisses, ses terreurs, parfois ses fantasmes mais aussi et inconsciemment un processus de catharsis. Faisant appel au statut d’homme social l’information « live » crée une identité émotive de surface au nom des frères en humanité. Fraternité relative et calculée par l’effet de proximité : que pèsent face aux 17 morts parisiens les 2000 victimes du Nigéria ?

 

 

A travers la puissance déchirante des évènements parisiens hier, australiens avant-hier l’information « live » crée un rite de désinformation producteur d’abîmes. Il est temps de reprendre une approche qui en appelle plus à la raison qu’à l’émotion. Doit succéder une distance critique prouvant que la résistance passe par des chemins plus complexes que la stigmatisation générale, l’arsenal des lois et des répressions. Au nom d’une apparente et légitime « vérité de cœur » peut surgir des images qui peuplent la nuit des êtres et leur aveuglement. Et ce depuis que le monde existe. Un roman de l’occident nous fait complices de bien des illusions des puissants quelques soient leurs camps. Il convient toujours de prêter attention à ce que l’émotion oblitère et d’affirmer ce que Louis-Combet réclame « le dédoublement de l’être entre une intériorité de réflexion et une extériorité propre à des exécutions rapides ». A la radicalité des fondamentalistes doit répondre une analyse qui ne se limite pas à l’insistance "profératrice" des discours politico-médiatiques dont les ombres se confondent avec des intérêts qui dépassent le vulgum pecus dont nous faisons partie.  Le recueillement et le silence au-delà des amarres pieuses de certains mots d’ordre et  slogans sont nécessaires afin d’éviter des dommages collatéraux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/12/2014

Tintin au Brésil : Pierre David ou le racisme ordinaire

 

DAVID.pngPierre David, “Commercialiser la couleur des gens”, musée de Chambéry, novembre 2014 - janvier 2015.

 

Au Brésil Pierre David a créé une approche anthropomorphique des plus ambigües. Partant d’un art conceptuel au prétexte « humaniste » (..) il a photographié les peaux d’un panel de Brésiliens afin de construire un nuancier de couleurs. Elles vont du plus clair au plus foncé. L’artiste ne s’arrête pas en si « bon » chemin. Chacune d’elle est commercialisée en des pots de peinture fabriqués dans une usine allemande. Sur chaque pot est collé le visage de l’autochtone correspondant. Et sur chaque lame de nuancier sont apposés le nom du photographié et le numéro qui lui est attribué. On croit rêver. Néanmoins avec une belle innocence et une arrogance d’imperator l’artiste traverse le monde tel un parfait négrier paré de sa prébende tout en se faisant passer pour un sauveur de la diversité. Il a sans doute du souffle mais bien peu de mémoire… L’innocent, lors de son travail préparatoire, dit avoir traité ses modèles métisses avec attention et condescendance. C’était sans doute le moins qu’il pouvait faire afin de se livrer au plus ambigu des stratagèmes. Pierre David met en acte un racisme sophistiqué qu’ignoraient peut-être les Européens. On sait que dans les pays dit « noirs », plus un homme est foncé plus il est considéré comme mal né et mis d’emblée au banc de l’échelle humaine. Le nuancier offre donc l’outil parfait à une ségrégation qui non seulement distingue le blanc du noir mais pénètre les arcanes d’un fichage et d’une sélection ethnique plus avancés. Le tout avec l’argent du contribuable français qui sous l’aval d’un gouvernement fier des droits de l’homme fait la part belle à ce stratagème. Porté à ce point l’art n’est pas seulement douteux : il devient équivoque.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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