gruyeresuisse

27/05/2015

Le sel de la terre : Marie-Ellen Mark

 

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Digne héritière des grands photographes américains du quotidien dont elle a poursuivi la démarche Marie-Ellen Mark vient de s’éteindre. Saisissant les lieux interlopes et misérabilistes (cirques minables par exemple) la photographe n’est jamais restée au niveau du simple témoignage, à la seule transparence documentaire. Surgit de manière poétique - à la manière d’un Fellini réaliste et rivé au noir et blanc -  le réel exfolié de ce que la société du spectacle se nourrit. Chaque cliché infiltre le réel de manière radicale. L’Américaine prouve dans ses grands reportages (pour Times à Rolling-Stones par exemple) que la photographie peut être un outil critique irremplaçable.

 

 

 

Mark.jpgSous les apparences d'un classicisme trompeur, le réel acquiert une dimension symbolique évidente. Transparaissent la beauté naturelle comme celle de l’anéantissement. Les miasmes qui étouffent l’être privé de réel avenir  sont mis à nu là où l’artiste pose une question : « Sommes-nous autre chose que le corps ? » La photographe ne cache rien de ses ombres ou de ses taches « de naissance ». Elle taille une croupière à l’idéologie qui - sans doute sûre d’elle - l’a laissée faire. En est-elle pour autant sa bonne conscience ? Le doute existe car demeurent dans l’œuvre les  soleils noirs de bien des chutes.  Marie-Ellen Mark montre le cauchemar récurrent de ceux qui sont forcés de prendre l’autoroute comme les chemins de traverse à contre sens. 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

15:48 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

09/05/2015

Dafy Hagai : Paradis en milieu présumé hostile

 

 

 

 

 

Dafy Hagai 3.pngAssise sur un muret, buvant un milk-shake  dans la lumière  du crépuscule, prête pour une promenade les jeunes femmes de Dafy Hagai surprennent par leur naturel. Habituée au formatage de la publicité l’artiste s’en dégage. Quittant les lois du marketing elle affirme dans ses œuvres personnelles  que les idées n’existent pas : seules les images « pures » surgissent ». Sous la canicule d’Israël, au  son du tambour de l’été qui cogne la photographe saisit comme par inadvertance ses ondines. Elle en scrute les galbes mais sans les déranger. Les jeunes femmes gardent leur intégrité. Elles ne sont plus au service des fantasmes.  

Dafy Hagai.jpgCe qu’elles dévoilent est plus subtil.  De leur pays qui n’ignore pas le tonnerre elles brisent les ombres dures. Chaque femme est donc  sujet et non objet. Le regardeur doit prendre tout le temps d’imaginer la contextualité de son histoire. Il n'est plus induit ou  prisonnier des artifices érotiques. Le propos s’en échappe. Les rites du désir sont chantournés. Dafy Hagai 2.pngChaque portrait est énigme et permet de repenser l’histoire du pays tel qu’il est donné à « lire ». Le très peu donne ici beaucoup. La photographe crée un univers de cristal. Il sépare du monde le plus intime comme il le fait quasiment pénétrer.  Dafy Hagai crée une poésie fractale, laïque d’un genre particulier : chaque femme devient  une île. Face à elle l’ombre s’efface.  La lumière coule. Elle ne se quitte pas.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Dafy Hagai: Israeli Girls, Art Paper Editions

 

18/04/2015

Stefanie Moshammer : "Last" Vegas

 

 

Moshammer BON.jpgStefanie Moshammer, « Vegas and She »,  2015, 112 pages, Fotohof edition 2015.

 

 

 

Moshammer 1.jpgA sa manière Stefanie Moshammer est un sémiologue géniale des paysages et des portraits (souvent décalés). Elle en déploie les potentiels fictifs et qu’importe si ses femmes ne laissent voir que des talons hauts.  Tout cercle vicieux est vicié. C’est le moyen de faire clignoter dans les cases du cerveau des lumières intempestives au milieu des flores intestines et des fleurs artificielles de Las Vegas. La confusion devient un phénomène récurrent et calculé pour échafauder des mises en scène au sein de maisons du sens où il n’est plus besoin d’escalier pour s’envoyer à l’air.

 

 

 

Moshammer Bon 2.jpgStefanie Moshammer joue  avec délice les retordes qui empoignent systématiquement les images à l’envers.  Il arrive que des vieux rombiers aux rondeurs hypertrophiées y découvrent une certaine  idée de la lubricité  et veuillent  s'y consacrer.  Mais la photographe ne les caresse pas dans le sens du poil (blanc). Néanmoins chacune de ses photographies se dévore sans fin pour qui a de l’appétit. A sa manière elle fait moins les Madeleine que du Proust : du moins celui qui, avec le simple nom de Coutances, voyait une cathédrale normande que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante couronnait d'une tour de beurre. Ici Las Vegas est singé en de nouveaux signes. Exit les brushings gonflés et laqués comme on en faisait dans les années 60. L’artiste a glissé depuis longtemps en concubinage notoire avec une avant-garde postmoderne pour empoigner systématiquement par revers les choses vues.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret