gruyeresuisse

16/10/2016

Todd Hido : Eclipses

 


HIdo.pngLa monographie de Todd Hido représente la première approche chronologique de l’œuvre. Quant à l’exposition (Casemore Kirkeby, Sans Francisco), sous le même titre, elle se concentre sur les photographies les plus récentes de l’artiste. Ces dernières œuvres se rapprochent d’un langage cinématographique. Hido 2.pngLes couleurs délavées ou les ocres monochromes donnent une atmosphère de clair-obscur. Alternent nus et paysages énigmatiques, lynchéens. Le réel et le songe s’y mêlent. Les femmes semblent les victimes d’un drame dont le spectateur ignorera tout. Reste l’indicible distance qui fait le jeu du proche et du lointain, du dehors et du dedans.

Hido 4.pngL’artiste y glorifie la nudité de manière orphique et néanmoins quelque peu morbide. Parfois les perspectives grisâtres des plans et leur initiation au spleen forcent la femme à plus ou moins se cacher ou se réduire sous forme de spectre. En « off » il se peut que rôde un bourreau. A moins que le modèle devenue héautontimorouménos (bourreau d’elle-même) confisque la place du regardeur et mette en abyme le voyeurisme. L’ « héroïne » quoique perdue se venge des miroirs. Elle ne cherche plus à monter sur la roue Hido bon.pngpour un autre supplice. Hido 3.gifSon corps vibre même s’il semble parfois la matière d’une immense insomnie. Chaque œuvre est à ce titre un cérémonial délétère, fascinant. Eros prend de voluptueuses poses pour tenter de tenir face à ce qui veut l’écraser là où l’autre reste l’abominable gouffre dont il faut se garder.

Jean-Paul Gavard-Perret

Todd Hido, « Intimate Distance », Aperture Editions, 2016.

03/10/2016

Gorges profondes : les « Love’s vidéos » d’ASMR

 

asmr2.jpgJennifer Allen directrice d’une entreprise de cyber sécurité s’est transformée pour le fun en ASMR (aka SMRotica ou autres noms d’emprunt) afin de proposer la facticité d’une image vidéo hot dont le but est de produire une immédiateté attendue. Elle n’évacue pas tout effet de miroir mais joue surtout de la séduction. La narrativité tentatrice - au moyen de la scénarisation de celle qui se nomme « poulette » - offre un corpus d’images animées où ne demeurent que des schèmes volontairement génériques simplifiés. Un buste de femme, un plongeon sur sa gorge deviennent des dispositifs voulus comme ludiques en un « low tech » qui fait appel au « basic instinct » du voyeur.

asmr5.jpgSon projet a dépassé son espérance. Sans autre médiation que celle d'une incandescence froide et brulante que ne trouble aucun bruit si ce n’est celui de la voix de l’artiste, l'expérience anodine a priori est devenue un succès aux USA et contamine l'Europe. Le visible se dissout dans le leurre qu’il propose, mais le voyeur s’en moque. L’image construit d’une fantasmagorie proche d’une hallucination. asmr3.pngElle permet aux fantômes de sortir de leur cachette par milliers. Parfois le phallus devient un bonbon attrape-nigauds et parfois comme dans « Vegan Muk bang Eating Show *ASMR*,” l’artiste mange une salade qui ne répond pas simplement aux principes végétaliens… L’agrandissement, le grossissement de chaque vidéo (82 sont diffusés sur Instagram) exigent de la part spectateur aucun recul. Elle induit une circulation dans l’espace surchauffé où l’araignée se dresse afin de jouer avec le voyeur pris  comme une mouche dans la toile.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/09/2016

Remparts de la Brindille

 

Moss bon.jpgMike Figgis a débuté sa collaboration avec Kate Moss pour la marque de lingerie haute culture «Agent Provocateur ». Il fit pour elle et avec la « Brindille » devenue actrice son premier rôle dans quatre films en ligne : « Shadows, Scale, Exhibitionist, and Narcissus - The Four Dreams of Miss X. Kate Moss y est prise en des visions nocturnes (plus que commerciales). Dans sa beauté irréelle elle est confrontée à quatre expériences oniriques. Le photographe en tira un DVD et un livre devenu mythique pour les fans. Les photographies de l’exposition présentent les essais de Kate Moss ou des photographies non retenues. 

 

 

 

 

Moss 2.jpgLa poésie des images en noir et blanc créent une attraction fascinante dans laquelle l’érotisme devient diaphane. Il rapatrie vers un Eden à la fois artistique et terrestre. Kate Moss porte les marques d’amours, de blessures et de joies dont tout sera ignoré. Parfois avec une pointe subtile d’humour. Cela donne au monde de Figgis une profondeur particulière que ses productions officielles ne révèlent pas toujours. Dans le raffiné de l'épure Kate Moss multiplie les avatars des torsions du désir. La « créature » devient une image primitive et sourde, en « surenchaire » blanche (et peu fournie…). Ses diverses errances enchantent. L’extase n’est jamais très loin là où la photographie sort de la sphère du matériel promotionnel afin d’entrer dans la poésie pure.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Kate Moss Strip by Mike Figgis », The little Black Gallery, 2016.