gruyeresuisse

03/12/2015

Les caprices de Viviane

 

Rombaldi 2.jpgViviane Rombaldi-Seppey, Off Listing, Context Art Miami avec la Galerie Dubner Moderne, Miami et Lausanne

 

Les dessins et performances de Viviane Rombaldi-Seppey - sur un bord de mer comme sur des plages de papier - tordent le cou aux stéréotypes sans le moindre complexe. L’artiste construit une critique de l'image et un appel à la vie. Ses propositions se moquent des grandes poses dont l'histoire de l'art regorge. Elles rouvrent la question des genres plastiques. Refusant toute intrusion de moralisme l’artiste pourrait faire sienne la phrase de Sade: "Aucune action quelque singulière que vous puissiez la supposer est vraiment criminelle ou vertueuse. Les vertus d'un autre hémisphère pourraient bien être des crimes pour nous".

 

Rombaldi.jpgL'œuvre reste une fable optique. Elle saisit l’émerveillement de ce que le regard prend et dont la vie nous fait don et que parfois elle retire. Viviane Rombaldi-Seppey donc fait de chacun de ses travaux un "capteur", un "caprice". Il bouleverse les images et le réel : le second est transformé par les premières selon différentes formes ironiques au sein d'un système tonique L’artiste crée une esthétique éminemment précise : l'humour et la perfection ne se limitent pas à un exercice de dérision. La créatrice s'active dans un mouvement autant de retrait que d'exhibition qui enlève au monde sa pesanteur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

30/11/2015

Neil Krug : algorithme de l'image

 

 

Krug 3.jpgNeil Krug a photographié le top-modèle Ainsley Burke selon des portraits redoublés inspirés d’un style visuel des années 70. La série « Emery Dream Scene » est très pop-art dans l’esprit. Les photos ont été prises de nuit pour accentuer l’idée du rêve si bien que du pop-art l’œuvre glisse parfois vers le surréalisme.  Les portraits « parlent » loin de toute propension psychologique et mentale avec les formes et les couleurs. Quoique serties du poinçon de la nostalgie elles ne sont pas assujetties à la soumission au passé. L’artiste cherche avant tout à dégager l’image de l’apparence par les effets d’hybridations et de dédoublements. L’image n’est plus un reflet : elle avance pour retrouver le réel, cernant de plusieurs côtés la perte en laissant le champ libre à tout ce qui pourrait advenir.

Krug.jpgLes dogmes de l'esthétique de divers temps et lieux se mêlent mais se distancient à travers des œuvres qui troublent l’idée du portrait. Au sein de la figuration le travail de l’artiste pousse une porte non seulement sur l'onirisme mais vers une vision "lynchéeene" des êtres. Neil Krug plonge en un univers à la fois ouvert et fermé. En conséquence, si la figuration fait loi, on est loin du réalisme. Le piège au regard choisi par l'artiste confronte l’être au réel et à sa propre image.  Le diable de la réalité est à ses trousses mais il est pris dans un univers formel à la recherche de l'algorithme de l’image. Neil Krug illustre comment les techniques créent une dialectique subtile : l’artiste impose une iconographie paradoxale de la modernité. Elle joue sur une nécessaire ambiguïté et un décalage et fait du spectateur un être à la fois libre et aimanté.

Jean-Paul Gavard-Perret

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22/11/2015

Beckett épistolier dépossédé

 Beckett.jpgSamuel Beckett, « Les Années Godot - Lettres 2 », Gallimard, Paris, 2015.

 

Dans les lettres de Beckett comme dans les œuvres qu’elles jouxtent dans le tome 2 de sa correspondance qui recouvre l’époque des premiers romans et d’« En attendant Godot », le « je » est une pâte bien friable : mais ce « je » atrophié continue inlassablement sa route (pour l’auteur) ou attend de la prendre ou la continuer (chez ses personnages). Parfois Beckett a l’impression que ses mots crèvent au ras de sa peau, parfois que les gestes de ses personnages se poursuivent à l'intérieur de leur poitrine. Il les allonge dans ses missives, les roule dans ses œuvres à la recherche d’un battement rythmique où l’enchevêtrement des voix fait écho à une errance corporelle et mentale. L'écriture trace une géographie anatomique éparpillée et décousue. Et dans certaines de ces lettres surgit une proximité avec la notion de « Corps sans Organes » que Deleuze et Guattari ont développé à partir d'Artaud. Cette configuration est semblable chez Beckett : elle met en question la fonction représentationnelle du signe dans la réalité qui allait influencer en profondeur l’écriture contemporaine.

Beckett 2.pngAvec « En attendant Godot » (comme les romans qui précèdent la pièce) le vrai théâtre de la cruauté « suit son cours ». Il devient la mise en scène d'une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision « post-war » de l’être. Et si la guerre et ses apocalypses n’ont même pas laissé à la culture l’usage de la parole Beckett a su la reprendre de manière géniale selon un angle particulier. Les lettres du volume 2 montrent un auteur capable de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d'une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage. Celui-ci émancipe le texte et l'individu loin des idéologies politiques et poétiques de l’époque et reste l’honneur absolu de la littérature. Et ce même au sein de lettres que Beckett nomme parfois ses « dégueulades ».

Jean-Paul Gavard-Perret

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