gruyeresuisse

14/11/2015

Don Quichotte ou le roman premier

 

Cervantes.jpgMiguel de Cervantès, « Don Quichotte de la Manche », traduit et édité par Claude Allègre, Jean Canavaggio, Michel Moner, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1264, pages, 54,50 E., 2015.

 

La narration du Quichotte ouvre l’histoire du roman moderne. Il peut se donner comme modèle parfait dans la mesure où sa narration génère sa propre ironie et éloigne des chants prophétiques et leurs apologies de la violence. L’univers des sentiments - qui s’est composé dès les traités Des Passions et De la nature des affections - entre avec le Quichotte dans un autre registre de langage. Le parcours devient double. Il suit l’explosion de monde et le transcrit en conte comique, sexué, fécondant. Et s’il est donc bien des façons de raconter le monde, la narration de Cervantès produit les vacillations d’un fantasme de réalité que la fiction prétend parfois combler.

 

Cervantes 2.jpgLe Quichotte n’achève en rien la couronne phallique du mâle : il la détruit d’autant qu’à la folie du héros répond la démesure (fantasmée) de sa Dulcinée du Toboso. On est loin des Goliards des Carmina Burana « cherchant à déflorer le corps féminin  / le pénétrer en profondeur / en forcer l’entrée / d’un organe ferme / menant un fier combat ». Contre cette narration brutale le récit de Cervantès s’empare du langage du mâle et le retourne. La dérision l’emporte sur la raison. D’où l’excentricité du conte, et le burlesque du compte. L’ironie déforme le miroir des mots pour arracher au monde et à ses histoires (de chevalerie, de quête du Graal, d’amour courtois) ses reflets d’incohérence. Les apparences se contredisent par ce qui devient pur fable du langage où la femme eut enfin - on l’oublie trop dans le Quichotte - son mot à dire même si elle ne parle pas vraiment. Ah Dulcinée quand tu nous tiens…

 

Jean-Paul Gavard-Perret

09:07 Publié dans Lettres, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

29/09/2015

Images et sons : Andrea Bianconi

 

Bianconi.jpgPendant une performance de dix minutes qu’il produira plusieurs fois Andrea Bianconi va  rester avec plusieurs appareils stéréo autour de lui. Ils vont jouer chacun et en même temps différents titres toujours significatifs dans la vie de l’artiste. Michael Jackson, Luciano Pavarotti, Aretha Franklin, Domenico Modugno, Bob Dylan, Gloria Gaynor et Eugenio Finardi seront les héros d’une « fable » par laquelle le créateur cherche une symphonie sonore : l’ordre y règne mais il est renversant. C’est un théâtre chimique et alchimique. Le « spectateur-auditeur » glisse d’un inconnu vers un autre.  Il y a des arrêtes, des plis, des vallons sonores. En surgissent parfois de la pure cacophonie, parfois des épisodes harmoniques dont les pointes dressent leur pal. L’œuvre développe une suite de plages intermédiaires et de changes.  Le trajet de la performance est la base d’un trajet sonore et visuel. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Existe le déplacement de l'un vers l'autre mais un déplacement-instant et dans le présent. La performance le fixe sans pour autant retenir vraiment. Celui dont les ailes ont poussé et qui se veut proche d'Houdini recherche donc toujours l'émission de formes ou de sons intempestifs. Ils  traduisent le réel tout en le détournant de ses assises. Ce déplacement impose un complet dépassement. Il fait émerger de l’autre : le machinique, industrialisé, préenregistré comme le plus sauvage qui en échappe en de telles confrontations.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Andrea Bianconi « Too much », performance sous l’égide de Barbara David Gallery au George R. Brown Convention Center, Texas Contemporary Art Fair, Houston, Octobre 2015. Le CD - produit par Barbara Davis Gallery et Andrea Bianconi - “ My Song” reprend les 7 morceaux de la performance.

 

 

 

26/09/2015

Liu Ye : tout oxymore est un pléonasme

 

 

 

 

 

Liu Ye.jpgLiu Ye, "Catalogue raisonné, 1991-2015",  Editions Hatje Cantz, 400 pages, 58 E., 2015. Œuvres de l'artiste au Kunstmuseum de Berne.

 

 

 

Liu Ye explore un monde étrange : individus, objets, formes  évoluent dans des scénographies sourdement tourmentées est pleines de fantaisie. S’y mêlent douceur et violence, ironie et érotisme dégagés d’inhibition, de peur, de préjugés. Au regardeur de faire preuve du même abandon. L’artiste construit chaque œuvre comme un scénario de film mais à la manière des maîtres anciens. Il joue d’un certain baroque et d’une forme de maniérisme mais aussi d'un minimalisme figuratif. Souvenirs, lectures, images aperçues sur Internet lui permettent de trouver son « inspiration ».

 

 

 

Liu-Ye.jpgPour Liu Ye l’important n’est pas  d’où viennent les motifs, mais plutôt ce qu’ils deviennent. Ravi d’inventer des histoires l’artiste instruit le renouvellement du désir quelle qu’en soit la nature. Il projette dans un espace des limites sans que nous sachions si nous restons en dedans ou si nous sommes déjà au dehors. Cultivant les inverses il prouve néanmoins que tout oxymore - visuel ou non - est un pléonasme : aux occis et au morts ils préfèrent les vivants même s'ils demeurent prostrés dans une certaine attente.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret