gruyeresuisse

21/05/2017

Jean-Luc Godard : la redoute et le Suisse


Haza.jpgAvec « Le redoutable » présenté à Cannes, Michel Hazanavicius prétend écrire un biopic à charge sous forme de comédie révolutionnaire. Elle n’a rien de drôle et encore moins de révolté. C’est à peine si on peut appeler cette prétention chichiteuse un pastiche. Louis Garrel (fils d’un acteur du réalisateur brocardé) n’y peut rien - sinon à se demander ce qu’il fait dans une telle galère. Godard en tant que personnage n’est pas OSS 117. Et ce que le réalisateur réussissait avec le héros de fiction donne, avec l’icône, une parodie ratée plus que féroce. Elle sera sauvée ça et là par les bons mots et aphorismes de Godard. Mais ils le limitent à ce que le créateur n’est pas.

Haza 2.jpgBourré de clins d’œil à la « grammaire » de Godard, le film d’Hazanavicius reste un ersatz stylistique pitoyable. Il est vrai que le réalisateur est parti avec un handicap : la bluette autobiographique d'Anne Wiazemsky. Godard fit de son amoureuse et nièce de Mauriac, sa "Chinoise" en période « 68 ». L’épisode n’est pas le plus glorieux mais réduire l’homme et l’oeuvre à cette étape revient à les caricaturer. C’est comme si le réalisateur en plombier du lac Léman et pour avoir plus de place sur le canot de son film - jetait Godard à l’eau.

Haza 3.jpgLes panoramiques comme les plans rapprochés d’Hazanavicius  ne sont que des excroissances factices et codées, des factures visuelles gonflées de vide. Aux tocsins et calypsos de OSS 117, à la prétention visuelle de « The Artist » (habilement millimétrée pour faire un carton en Amérique) succède - après un film partiellement raté mais ambitieux - ce qui tient ici d'un défoulement.Le réalisateur y flytoxe son modèle sans beaucoup d’astuces et moins d’impertinence qu’il ne le pense. Godard n’en sort pas grandi. Le cinéma non plus.

Haza 4.jpgPour revenir à des cheminements où sens et images interfèrent, retenons - en lieu et place de cette Anne-rie Wiazemskienne - le film que Godard proposa à Cannes en 2014 : "Adieu au langage". Histoire de faire retour sinon au cinéma du moins à la cinématographie et au « filmique » (Barthes) que Godard n’a jamais cessé d’exhausser. Il ne sera jamais nostalgique car au cinéma il n'a pas jamais été vieux. Ses réponses ne furent jamais de cire mais de circonstances afin de donner l’éternité au grand style. Elles furent des réponses militantes sur le plan politique mais surtout esthétique. Godard en fit un champ de l'incertitude mais surtout d'une beauté poétique que lui seul est capable de créer quels que soient les outils techniques qu'il choisit.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/11/2016

Marco Glaviano du cliché au néo-futurisme


Glaviano.jpgChaque narration ou portrait sexy du photographe Marco Glaviano convoque, presque malgré nous, une foule de « clichés », au double sens de « photographies » et de « stéréotypes », lieux communs, images répétées et ingérées quotidiennement au point de conditionner nos réactions. Mais l’artiste italien reprend ces images flottantes pour constituer d’autres prises plus intelligentes, perfides, sidérantes, déconstruites parfois dans un néo-futurisme assumé.

 

Glaviano 2.jpgSous l’aspect globalement lisse et séduisant de ses photographies aux poses un peu surjouées jaillissent souvent des détails, auxquels on ne prend pas garde mais qui transforment complètement la perception de la photographie :  l’"objet" vu en suggère un autre.Glaviano 3.jpg Si bien que l’appareil photo devient une arme - apparemment inoffensive - mais qui entretient toutefois, des connivences avec l’arme à feu. Certes elle ne tue pas : elle produit même l’inverse : elle cicatrise par divers types d’opérations - entendons ouvertures. Et les métaphores des montages n’ont rien de sinistres : ce sont des farces mais pas du bluff.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/03/2016

Quand Georges Didi-Huberman se prend les pieds dans les escaliers d’Odessa

 

  

Didi 2.pngGeorges Didi-Huberman , « Peuples en larmes, peuples en armes - L'Œil de l'histoire, 6 », Editions de Minuit, 2016, 464 p., 29,50 €

 

Dès le premier temps de « L’Œil de l’histoire » le piège se referme sur Didi-Huberman. Lorsqu’il évoque - sous la caution d’Adorno - les montages de document sur la Seconde Guerre Mondiale par Brecht qui se voulaient des alternatives au savoir historique standard par une composition poétique, le sémiologue oublie des « prises de parti » qui révèlent des amnésies volontaires ou non d’où le marxisme sortait étrangement blanchi.

 

Didi.jpgCertes peu à peu Didi-Huberman a affiné le tir. Mais séparer le bon grain de l’ivraie ne va pas de soi. Il n’existe pas d’un côté la vérité et de l’autre de mensonge comme veulent le faire croire le récit des vainqueurs ou des « justes ». La geste critique reste souvent canonique. Et l’idéologie sait le parti qu’elle peut tirer des émotions des images. Quand elles arrangent elles sont des cautions et dans le cas inverse des repoussoirs. Dans son 6ème tome Didi-Huberman montre comment fonctionne le marché aux pleurs et aux héros et combien l’image émotive tue toute vérité de l’émotion et toute émotion de la vérité en coupant court à une approche plus dialectique.

 

Didi 3.jpgMais pour l’illustrer l’auteur part d’une situation simple, archétypale qu’Eisenstein a scénarisée dans « Le Cuirassé Potemkine ».  Il suffit qu’un homme subisse de mort injuste et violente et que des femmes se rassemblent pour le pleurer et tout un peuple en larmes les rejoint. La démonstration reste un peu courte : la poésie d’Eisenstein n’est pas exempte de la maladie de l’idéalité. Si bien que la démonstration de l’auteur se retourne comme un gant.

 

Didi 4.jpgDans son approche de la représentation des peuples Didi-Huberman reste sensible aux tempêtes ou des ouragans (insurrection parisienne des « Les Misérables » de Hugo, soulèvement humains de « La Grève » d’Eisenstein ou de « Soy Cuba » de Kalatozov) ou selon lui le « je » deviens « nous ». Il semble oublier que, sous prétexte de libération, ce « je nous » sert souvent à mettre les peuples à genoux. On préfèrera à ces prestations simplifiées les formes qui leur échappent : Dada, Duchamp, Man Ray soulève d’abord la « poussière ». C’est peu diront certains. Mais une lente tempête de plumes peut préluder à bien des mutations et non seulement par effet « papillon ». A ce titre de tels créateurs restent plus dissidents que les cautions dont l’auteur use pour sa démonstration.

 

Jean-Paul Gavard-Perret