gruyeresuisse

30/05/2014

Beni Bischof remet le paquet

 

 

 

Bischoff.jpgBeni Bischof, Psychobuch, Patrick Frey Editeur, 88 CHF.

 

S’opposant aux créateurs végétariens Beni Bischof reste un ogre dadaïste. En 2005 il commence à publier des magazines imprimés au laser (qu’il nomme « lazermagazines ») en tant que moyen indépendant de diffuser ses collages, dessins et textes. Sa production devient très vite prolifique. Il y ajoute sculptures, peintures et installations dans ce qui ressemble à un capharnaüm d’objets hétéroclites par réappropriation, dissection et injection d’images de journaux de modes, de littérature de gare, de pochette d’albums que le brouteur de bégueules modifie de manière digitale ou mécanique. Psychobuch présente un large ensemble de ses travaux. S’y retrouvent ses obsessions. Elles tournent essentiellement autour du corps traité selon diverses démesures. Dans l’œuvre du grand sachem iconoclaste Saint Sébastien sort de chez l’acupuncteur pour se retrouver en goguette dans un bistrot de Zurich.

 

Bischoff 2.jpgBeni Bischof lui-même ne s’arrête pas à la porte du bar : il donne à la bêtise à l’eau de rose des images une intelligence et un haut de vie en les revêtant d’une camisole de farce. Les fées s’y transforment en citrouille de ronde bidoche. La confrérie des bodybuilders elle aussi devient une sublime courge. Les muses mijaurées se réduisent à un quart de vierge volage. La poésie sert alors à l’artiste de violon dingue pour les faire danser et les séduire sur et selon une perspective de Bobby Lapointe des pieds. Quant à Popeye Bishof le prive d’épinards et le rend obèse sous injection en intraveineuse de beurre de cacahuète. The Sailor Man devient la copie d’Elvis non de Memphis mais du Las Vegas de l’agonie. Enfin les messieurs muscles ressemblent à des albinos parmi leurs frères de sang. On ne dira jamais assez tout le plaisir qu’on peut éprouver aux images du cannibale plastique, à l’étrangleur des intégristes. Il laisse - pour rappeler leurs méfaits - un bouchon de chair humaine dans leur oreille.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

11/01/2014

L’érotisme ludique du studio Ed-66

 

Ed 66.jpg

 

 

 

Le regard sur le dessous implique un regard sur le jeu. L’oublier serait l’erreur suprême que le Studio genevois  Ed-66 refuse. L’humain dans la plénitude de sa chair n’est plus relégué à l’état d’animal. Le corps érotique n’est en rien paré comme une viande de boucherie et il échappe autant à tout opprobre moraliste. Demeurent des éblouis d’ivresses que généralement la pesanteur interdit. Contrairement à ce que pensait Baudelaire la volupté unique et suprême ne réside plus « dans la certitude de faire le mal ». Pour autant le studio  refuse de sacrifier à une vision romantique et spirituelle. Surgit à l’inverse une légèreté et une drôlerie.  Le sexe s’impose dégagé de sa honte. La photographie libère de la violence de la servitude, de l’assujettissement aux calculs. L’être peut enfin accepter des accords considérés comme inavouables. Il embrasse avec plaisir une forme de défaillance face à la raison. Ce jeu est donc nécessaire. Certains croient monter alors les marches d’un échafaud. Mais ils ne font que détruire ce qu’une forme de piété mal placée stigmatise de toute sa hauteur. Avec le Studio Ed-66  l’érotisme sauve le supplicié. Il joue et se rit de la raison là où se caresse et de dilue toute une mystique du « péché de chair ».

 

 

 

Jrean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

29/09/2013

Les Ombilics des Limbes de Kiko C. Esseiva

 

 

 

Kiko 1.jpgEric Boros/ Kiko C. Esseiva, “Tourua”,  Label We have No Zen !, WHNZ:60, Ukraine,  2013

 

Francisco Meirino, Kiko C. Esseiva , « Focus On Nothing On Focus », Aussenraum Records ‎- AR-LP-001, Suisse, 2013:

 

 

L’œuvre du Lausannois Kiko C. Esseiva  tord le coup à un sentiment maladif de la vie et de la musique. L’imaginaire sonore trouve au sein d’une musique électronique mâtinées de divers outils et apports  des suppléments d’énergie sans souci des règles et des techniques  habituelles. Proche intellectuellement d’un autre artiste suisse (Tinguely ) le musicien - militant à sa manière - transpose les recherches plastiques de l’aîné dans l’espace sonore.

 

A coup de machines célibataires et désirantes, celui qui erra longtemps dans les squats de Lausanne lutte contre la raison et ses contraintes. Il laisse libre court à son imaginaire soit en solo, soit en collaboration duelle. En parralèle à un solo  d'Eric Boros, celui du créateur est un mélange de musique expérimentale, d’improvisation libre et de noise. Avec Francisco elle est plus recentrée sur l’électro et la musique concrète. Ces collaborations ont le mérite de donner à une œuvre marginale et underground une ampleur diurne. Peu à peu les compositions de l’artiste  sortent dons des squatts. Elles essaiment sur le lac Léman et d’autres encore bien au-delà de la Suisse.


 

Revendiquant néanmoins les marges musicales, s’éloignant des spots « ibiziens » (en dépit de ses racines musicales)  qui rétrécissent l’univers musical à un  divertissement d’ilotes, le créateur refuse ce qui borne les frontières entre le son et le bruit. Ses conceptions esthétiques rejettent la sobriété. Une débauche colorée et chaude emporte l’électro loin des équations qui trop souvent la stérilise. Tout changement est donc profitable à l'artiste. Il trouve là le plaisir qui tient de l’infidélité et du déménagement - on retrouve là son statut de squatter.

 

Kiko 4.jpgA l’étroite économie qui rétrécit les horizons musicaux et refusant tout regard en arrière par ce qu’il s’agit d’un retard et d’un frein Kiko C. Esseiva parie sur l’ouverture. Il ne tente pas de prévoir où son œuvre se dirige. La substance même de son travail est active. Elle surpasse les bornes admises même de la musique a priori la plus avancée pour la remettre elle-même en jeu. Ce travail paradoxalement plus humain que mécanique reste l’aventure qui à la fois bouleverse la vie de l’artiste et la vie en générale. Une telle ambition est rare. Elle est en parfaitement adéquation à ce qu’Artaud disait de son art : « Là où d’autres proposent des œuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit ».  Pour autant le Suisse n’oublie pas non plus de faire ressentir des émotions. Elles sortent à coups de marteaux digitaux des forgeries underground  depuis son premier album « Musiques pour haut-parleurs » (Label "Manufracture" aujourd'hui disparu) là où Kiko C. Esseiva cherchait déjà la multiplication sonore et une certaine finesse loin de toute vaticination hasardeuse.


 

Jean-Paul Gavard-Perret.